Je dois d’abord mentionné, pour ceux qui ne le savent pas, que je suis moi-même employé de la Société Radio-Canada.
Le mandat, le rôle et les accomplissements de Radio-Canada sont toujours source de débats généralement bien sentis.
Michel Kelly-Gagnon, PDG de l’Institut économique de Montréal (IEDM), a publié il y a quelques jours dans les publications de Québécor une chronique intéressante, ou il développe son point de vue sur ce que devrait être la société d’état.
Deux observations d’abord. Premièrement, il est intéressant de voir que le désir de voir Radio-Canada offrir une programmation moins populaire, plus approfondie, ne soit pas uniquement manifesté par une certaine élite intellectuelle et culturelle plus “gauchiste”, mais également par ces intervenants médiatiques qui se réclament plutôt du conservatisme économique, comme M. Kelly-Gagnon (et il est également intéressant de remarquer que M. Kelly-Gagnon défende l’importance une émission de vulgarisation scientifique comme Découverte, alors que Nathalie Elgrably-Lévy, l’une des portes-paroles principales de l’organisme qu’il préside, soit une des “climato-sceptiques” les plus convaincus des médias québécois). Deuxièmement, j’ai beau chercher sur le site de CBC Music, je n’arrive pas à trouver de musique de Lady Gaga comme il l’affirme. J’y trouve plutôt de la musique d’artistes canadiens, dont la plus populaire est probablement Feist. Cela ne change pas grand chose à son propos, mais il ne faudrait tout même pas faire croire que Radio-Canada diffuse gratuitement la musique commerciale américaine si ce n’est pas le cas…
Maintenant, deux questions suite au commentaire de M. Kelly-Gagnon, qui argumente que Radio-Canada devrait plutôt concentrer sa programmation sur des émissions de service et d’intérêt public, et non de variétés et de divertissement, afin de ne pas faire compétition au milieu privé. Un point de vue qui mérite franchement d’être considéré avec sérieux. Voici mes deux questions:
- Les émissions de variété, ou quizz télévisés, servent entre autre à générer des cotes d’écoute, pour améliorer la visibilité des émissions moins “vendeuses” et pour augmenter les revenus publicitaires, qui participeront au financement des activités moins rentables de la société, comme des émissions scientifiques, comme des émissions d’information de qualité, comme une radio sans publicité. Si nous choisissons de couper ces émissions plus populaires et un peu plus vides de contenu, il faut alors accepter que Radio-Canada sera moins regardé/écouté, et donc que ses revenus publicitaires chuteront. M. Kelly-Gagnon tient-il alors à ce que le gouvernement fédéral, pour pallier à ce manque budgétaire, augmente le montant qu’il alloue à la société d’état, une position qui me semble en contradiction avec les positions économiques habituelles de l’IEDM? D’ailleurs, il est à noté que la contribution annuelle moyenne de chaque Canadien est d’environ 30$. Bien moins que la moyenne de 80$ des pays occidentaux. Bien moins que les quelques 130$ annuels per capita pour la BBC en Grande-Bretagne. Alors que la BBC doit offrir tous ses services dans une seule langue officielle, que son territoire à couvrir est bien moins grand, et qu’il y a près de deux fois de plus de contribuables là-bas qui participent au financement du diffuseur public (bref, Radio-Canada doit présentement couvrir plus large, dédoubler son service en deux langues, et cela avec bien moins de revenus…)
- Si jamais on choisit d’aller dans la direction prônée par M. Kelly-Gagnon, et qu’il en résulte alors une baisse de l’auditoire, cela ne risque-t-il pas de déclencher une réaction en chaîne pour une baisse continuelle du budget de la société d’état? Si l’auditoire baisse, tous les défenseurs d’une gestion “plus efficace” des fonds publics ne questionneront-ils l’obligation pour tous de payer pour un service utilisé par une minorité de la population, “l’élite” diront certains? Présentement, une partie de la légitimité de Radio-Canada (francophone) repose sur ses bonnes côtes d’écoutes. Si Radio-Canada devient plus élitiste, ne sera-t-il pas encore plus difficile de justifier son existence et l’utilisation de fonds publics nécessaires à son fonctionnement?
On est encore loin des réponses.


