Il y a cinq ans, quand j’ai passé 5 mois dans la petite ville de Glazoué, au Bénin, je vivais, mangeais, m’amusais avec la famille du président de l’ONG qui m’accueillait là-bas : Émile.
Un homme impliqué, noble, pragmatique et modéré qui savait diriger son organisme en ramenant calmement à l’ordre les membres plus émotifs.
Et il était polygame, une sorte de tradition dans bien des coins d’Afrique. Rien à voir, dans ce cas, avec l’Islam.
C’est avec sa première femme, Pelagie, que je vivais. Elle et les quatre enfants qu’elle a eus avec Émile, dont la deuxième femme, elle, demeurait dans un autre quartier, avec son bébé.
Émile était un homme occupé, divisé entre ses deux familles et ses nombreux boulots et implications sociales. Il devait avoir la charge d’environ une quinzaine de personnes : lui-même, ses deux parents qui vivent dans la pièce d’à côté, sa première femme et ses quatre enfants, sa deuxième femme (enceinte) et son enfant, sa belle-sœur, sa belle-mère, les deux fils de son frère qui est trop pauvre puisqu’il travaille au champ, les trois ados orphelins de son autre frère décédé il y a un certains temps. En quelques mois, je pourrais compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois où il a adressé la parole à ses enfants, qui savait reconnaître entre mille le bruit de la moto de leur père lorsqu’il rentrait tard le soir.
J’ai demandé un jour à Pelagie si cela la dérangeait que son mari ait plusieurs femmes. Elle m’a dit non, sans y croire, avec une triste résignation dans les yeux.
Je ne sais pas trop quoi penser de la polygamie sinon ceci : à ceux qui militent contre cette pratique, argumentant qu’elle est un symbole flagrant d’inégalité entre les sexes et que les femmes s’y retrouvent soumises à l’homme, je peux répondre que ce ne sont pas du tous ces grands principes qui affectent Pélagie. Ce qui lui fait mal, c’est quelque chose de bien plus viscéral, et universel peut-être : elle voudrait juste que son homme n’ait d’amour que pour elle, qu’elle soit choyée d’une tendresse dont elle est seule bénéficiaire. Un petit luxe auquel elle a sûrement oser croire au tout début de leur relation, alors qu’ils étaient jeunes, avant d’en faire le deuil.
Mais un jour ensoleillé, Émile est venu chercher Pélagie. Il la sortait pour la soirée et louait une chambre pour passer la nuit avec elle. Elle s’est fait belle, et est parti avec lui sur sa moto. La tête haute, le sourire serein, son élégant habit flottant au vent. Fière comme une reine.
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Quelques semaines plus tard, alors que je partais pour le travail, une cousine de la famille m’a dit qu’il y avait une rumeur selon laquelle Émile avait eu un accident sur sa moto, durant la nuit.
À mon retour du travail à l’heure du diner, ce n’était plus une rumeur. Quand je suis arrivé, le père d’Émile était assis sous le manguier devant la maison, entouré de plusieurs viellards. Une scène que je n’avais jamais vue.
Émile avait effectivement eu un accident. Fatal.
Voisins, amis cousins et tous membres possibles de la famille se multipliaient rapidement dans la cour. Pélagie est arrivée. Elle venait de parcourir la ville, en vain, pour avoir plus d’infos sur l’état de son mari. Ils lui ont demandé de s’asseoir, puis lui ont annoncé.
Après les secondes de déni, puis d’affaissement, puis de colère, puis de cris, puis de pleurs, est arrivé l’état d’hystérie frôlant la démence. « Ma vie est finie, je suis finie » hurlait-elle alors que deux personnes la soutenaient par les épaules pour la déplacer dans une maison voisine. Trop ébranlée pour pouvoir faire un seul pas, ses pieds traînaient par terre, s’écorchant contre les cailloux de la route alors que ses cris déchiraient nos oreilles.
Pélagie, la mère de ma famille d’accueil, ma grande complice, si drôle, venait d’être anéantie en un instant. Sous mes yeux.
Non seulement venait-elle de perdre son mari, mais avec lui sa seule source de revenu pour la faire vivre, elle et ses quatre enfants, dans un pays où l’aide sociale est un concept éloigné et où ses chances de se remarier sont quasi nulles.
Puis les enfants sont arrivés de l’école, dans leurs petits habits propres, ignorant tout de la situation. Personne n’a jugé bon de leur annoncer. Sauf qu’ils ne sont pas cons, et ils ont bien entendus les conversations ébranlées de tous les adultes présents. Oscar, le plus vieux, est resté seul dans la chambre pour pleurer silencieusement. Estelle s’est recueillie dans le recoin obscur qui servait de cuisine. Les deux autres étaient trop jeunes pour comprendre. Je ne connais pas tous les détails des mœurs béninoises, mais il était clair qu’offrir un soutient aux enfants d’un défunt n’est pas une priorité. Guidés par mes valeurs de jeune blanc d’occident, je m’en suis chargé. Je crois que j’ai bien fait.
Dans les jours qui ont suivi, des personnes ont afflué de tous les coins du pays pour offrir leur sympathie et leur aide aux deux femmes d’Émile qui étaient réunies pour l’occasion, assises côte à côte sur une natte pendant des jours, le regard vide, à remercier toutes les connaissances qui paradaient devant elles.
Deux reines déchues.
L’humeur était à la sobriété et la retenue, sauf quand la jeune stagiaire de l’ONG que présidait Émile est passée, étonnamment inconsolable.
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Les jours ont ainsi passé. Entourées par les amies, nourries par les voisines, les deux femmes d’Émile se sont lentement relevée grâce à cette extraordinaire solidarité dont seuls les Africains ont le secret. À ma grande déception, Pélagie et ses deux filles se sont fait raser leurs magnifiques cheveux pour les funérailles, en signe de deuil. Sotte tradition, si vous voulez mon avis.
Et en passant, on a appris que la stagiaire fréquentait secrètement Émile, ce coquin. Cela expliquait les larmes. Et la rumeur voulait qu’elle portait son enfant. Je n’ai jamais su si c’était vrai.
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Pélagie et ses quatre enfants, en habit de deuil
Aujourd’hui, cinq ans plus tard, quand je parle à Pélagie au téléphone et que je lui demande comment elle va, elle me soupire un « ça va » qui évite les détails. Elle continue à vendre des sachets de glace et des bâtonnets de sésame devant sa maison, ce qui lui rapporte quelques sous. Se trouver un nouveau mari est hors de question pour elle. Qui voudrait d’une femme près de la quarantaine qui a déjà quatre enfants?
Ma famille, mes amis et moi collectons un peu d’argent à chaque année pour que ses quatre enfants puissent aller à l’école, en espérant qu’ils puissent bien étudier et, avec un peu (beaucoup?) de chance, décrocher un emploi qui pourra leur permettre, de temps à autre, d’aider leur mère à s’élever un peu au-dessus de la constante précarité. Quelques jours sans soucis.
Une rareté, en Afrique.