Archives du cahier ‘International’

Folklore scatologique

2012
07.03

Extrait d’un carnet de voyage, écrit lors d’un passage aux Îles de la Madeleine, en septembre 2010.

C’était la fête des cantons aujourd’hui, au village de Bassin dans l’île de Havre-Aubert. Au programme : une épluchette, un groupe de musique, des hot-dogs, des prix de présence et…et… et… le concours du « ti-bœuf » (que d’autres surnomment le concours « du bœuf qui chie », ce qui est plus juste comme titre).

Alors en résumé, il y a, juste derrière le centre où se trouve la fête, un terrain gazonné où est dessiné à la craie un immense carellage composé de centaines de petites sections numérotées d’environ 50 centimètres de côté. Durant la journée, les gens qui veulent participer paient pour « acheter » un carré (ou plutôt pour miser dessus). Lorsque l’activité commence, on envoie le bœuf sur le terrain, autour duquel sont amassées 300 personnes, et on attend qu’il fasse son tas. Tout ceux qui ont misé prient pour qu’il fasse son besoin sur leur bout de terrain, puisque l’heureux propriétaire du carré sur lequel aura été déféqué le dit-tas récoltera environ 300$.

C’est assez de base comme concept.

Extrait des règlements expliqués au micro quelques minutes avant l’entrée de la bête sur l’échiquier : « On demanderait à tout le monde de rester calme, de ne pas s’énerver et ne pas crier; cela pourrait énerver le bœuf. Aussi, si la bouse atterrit sur une ligne ou sur un coin divisant deux carrés, des juges se chargeront de décider sur quel terrain se trouve la plus grande partie du tas. Finalement, si le bœuf n’a pas chié après 20 minutes, un tirage au sort sera tenu pour déterminer le gagnant. »

À ce qu’on nous raconte, cette nouvelle disposition (la limite de 20 minutes) s’est avérée nécessaire, puisque une fois, il y a quelques années, cela a pris plusieurs heures avant que le bovin ne se soulage. Et l’année suivante, pour éviter l’embarras, quelqu’un aurait eu l’ingénieuse initiative de donner du laxatif à la bête.
Résultat : elle a chié partout dans sa remorque durant le trajet qui l’emmenait à la fête foraine et il ne lui restait plus rien pour le concours.

Détails linguistiques

2012
06.03

Extrait d’un carnet de voyage. Colombie, décembre 2004.

Détail linguistique – Quand les Colombiens essaient d’imiter Marco et moi qui parlons en français, ils le font tous ainsi: (à prononcer avec 3 guimauves dans la bouche) wacho-wacho-wacho…
Fouillez-moi pourquoi.

Détail linguistique no 2 – Schtroumphette en español: Pitoufina

Note juste logique

2012
05.11

Extrait d’un courriel de voyage, écrit au Bénin à l’hiver 2006.

Je parlais avec un Béninois et sa nombreuse famille, calmement assis devant sa maison sous un manguier, alors que la nuit commençait. Lui et ses fils les plus vieux me posaient des questions sur le Canada.

J’ai tenté de leur expliquer les températures de -30°C (expression de terreur sur leurs visages), le montant d’argent que l’on gagne à chaque jour (yeux et bouches grands ouverts), le fait que les femmes canadiennes n’acceptent pas que leur mari ait plusieurs compagnes (ils rient comme si on était archaïques… et aussi un peu par pitié pour les hommes canadiens).

Ils m’ont ensuite demandé pourquoi les gens choisissent de fumer et pourquoi certains se suicident, je n’ai pu leur donner de réponse satisfaisante. On a enchaîné, j’ai parlé de la loterie où les gens perdent tout leur argent, j’ai décris les plats congelés tout préparés en usine que l’on réchauffe dans un four qui reste froid, appelé micro-onde. Je leur ai expliqué que nous avons rarement des enfants avant la trentaine et qu’on les envoie généralement vers l’âge d’un an dans une maison où des femmes sont payées pour s’en occuper. J’ai essayé de leur faire comprendre que le lait maternel se vend souvent en poudre et que les mères qui décident d’allaiter leurs enfants sortent parfois le lait de leur sein avec une machine et le mettent dans un biberon pour le congeler dans le frigo. Et quand les parents considèrent qu’ils ont eu assez d’enfants, rarement plus que deux, l’homme se fait souvent opérer pour couper des tuyaux dans les testicules, pour être vraiment vraiment sûr qu’ils n’en aient plus.

Il y a eu un silence, puis le père a regardé par terre et a dit : « Vous les Canadiens, vraiment, vous êtes bizarres… »

Et à ce moment, je savais qu’il avait parfaitement raison.

The way they are

2012
04.13

Courriel de voyage envoyé au printemps 2003, lors d’un voyage au Mexique. Il s’agissait de mon premier vrai voyage « backpack », où mon sac à dos était plus lourd que moi, chargé de vêtements, mon sac de couchage, ma tente et mon cerf-volant. Je retrouve dans ce texte mes convictions et ma joyeuse naïveté de jeune apprenti-nomade tout fier de ses premières expériences de découvertes.

Je me sens toujours coupable lorsque je ne fais pas confiance à quelqu’un. C’est comme si je doutais de la bonté de l’homme, comme si je la reniais. On nous dit d’être sur nos gardes, de ne faire confiance à personne (les Texans nous trouvent tous fous d’aller dans un tel pays où, « if they put you in jail, you’re in there for life my friend, unless your family got a loooot of money »), mais je trouve ça dur.

Sabado, 3 de mayo

Suivant mon guide de voyage, je me rends en collectivo (fourgonnette/autobus) à des cascades où je pourrais vraisemblablement faire du camping. Après 20 minutes de routes dans les montagnes, j’arrive aux cascades, lieu relativement touristique (30 pesos). Cuba me propose de me guider à d’autres cascades privées où il n’y a personne. J’hésite et lui dit que je reviendrai le voir si je ne trouve rien de mieux.

On me dit que pour camper, il faut que je sorte du site, suive la route qui monte dans la montagne avec mon méga-pack-sac (youppi) et qu’au sommet de la cascade, il y a une autre chute et un resto où je peux demander au proprio de me laisser camper sur son terrain.

ok…

Plus haut, un autre mexicain me propose de me guider vers des chutes reculées où il n’y a personne. Encore une fois, je lui dis que je vais voir. C’est vraiment pas un feeling cool que de douter de quelqu’un, je me sens crissement américain.

Je trouve la petite cascade, collée sur la route (elle déborde par dessus l’asphalte). Plus loin, au restaurant (perché dans la montagne), il y a une fête sur le terrain, je passe a côté pour aller voir de quoi a l’air le spot de camping… Parfait: une belle place dégagée pour camper, à côté d’une rivière (eau potable) où se baignent des enfants. Sincèrement, que demander de mieux.

Je reviens sur mes pas pour chercher le proprio du resto et le supplier. Je traverse la fête et un homme m’arrête. « Quieres hacer camping? » qu’il me dit ; « Si », que je lui réponds. Et il me fait signe d’y aller…
- « ¿Que? »
Il fait venir une jolie mexicaine qui me dit dans un anglais parfait: « He tells you that if you wanna do camping, there is no problem. »
- ok…
- « He is Beto, the owner of the restaurant ».
- ok…
- « He invites you »
- OK!
- « Do you want a taco? »…
- « Euuuuuh, ¿cuanto cuesta? »
- « Nothing »
- « euuuuuuh, OK »
- « Do you want something to drink, a beer, a coca-cola? »…
- « Euuuuuuh, ¿cuanto cuesta? »
- en riant: « Nothing it’s all free »
- « But I don’t understand, is there a catch? »
- « No, this is just the way we are. »
- OK

J’ai passé le reste de ma soirée à me baigner et (juché au haut de la cascade qui tombe a côté de la route) à arroser avec un mexicain les chars qui passaient 10 mètres plus bas. Après, j’ai rencontré des kids à la fête (7-8 ans) merveilleusement curieux (“¡Habla en frances!”) ainsi que leur cousin, Marco Antonio, 14 ans, qui vient à Toronto cet été pour apprendre l’anglais. Puis j’ai fini ma soirée avec les hommes de la fête, tous bien réchauffés, et on a discuté de mon voyage. Avec Whisky, Tequila et hielo (hmmmmm…, hielo) à volonté.

Auparavant dans la même journée, j’ai pris un camione local (autobus scolaire réutilisé, ça grince de partout) pour me rendre a la Huasteca, canyon surréel aux flancs souvent grimpables. J’ai monté jusqu’a un creux en forme de “U” au top d’une montagne relativement à pic, 250 mètres dans les airs. D’un côté, il y avait le canyon et les montagnes, de l’autre, la ville.
Et entre les deux, le vent.

Chants de gorges, vous dites?

2011
10.09

« There’s going to be square dancing tonight! », m’a dit la jeune Inuit, son inséparable Blackberry à la main. C’est qu’il y avait un mariage ce jour là à Rankin Inlet, la deuxième plus grande communauté du Nunavut, sur la rive nord-ouest de la Baie d’Hudson. Elle avait hâte, parce que c’est amusant, parce que cela leur fait quelque chose à faire dans cette terre vierge et perdue où les arbustes sont téméraires lorsqu’ils s’élèvent à plus de trois pouce du sol.

Je m’y suis présenté, au Square Dance. Ce fut probablement l’événement culturel le plus surprenant et déstabilisant que j’ai vu de toute ma vie. Parce qu’avec mes peu de connaissances et mes pré-conceptions de non-autochtone, je savais bien que je ne trouverais pas d’igloo et que les maisons quasi identiques seraient toutes collées, et que les gens se déplaceraient en pick-up, et qu’il y aurait un comptoir PFK sur place, et que les jeunes enfants seraient plogués sur leur grand écran plasma dans le salon à regarder la version anglaise de Télétoon, et que les ados seraient des accros des textos, et que les gens feraient sécher leurs peaux de caribous sur la rampe de la galerie juste à côté de leur antenne de télévision satellite. Je m’attendais à tout ça, mais je me disais aussi que lorsqu’on toucherait à la culture traditionnelle, on parlerait de trucs comme les chants de gorges, par exemple. De becs d’eskimos, peut-être (vous savez, ce frotti-frotta des narines).

Mais c’est pas exactement ça, le Square Dancing.

Dans une grande salle annexée à l’aréna du village, des centaines d’habitants sont réunis, la plupart assis sur des chaises tout autour de la salle. Sur la scène, des aînés s’emparent des guitares électriques, de la batterie et de l’accordéon (instrument central de la soirée) et commencent à jouer ce qui, ma foi, s’apparente drôlement à des rigodons.

Et là, comme par enchantement, des dizaines d’hommes et de femmes envahissent le centre de la salle, le plancher de danse. Des aînés, des adultes, mais surtout des ados. Qu’ils aient la casquette par en arrière ou par en avant, qu’ils soient des fans finis de Lil’ Wayne ou de Lady Gaga, ils ont laissé leur cellulaire à leurs amis trop gênés, se sont avancé vers le milieu, et se sont mis à giguer.

Sans arrêt.

À en suer.

Chacun à sa manière, les pieds se dirigeant de tous les côtés, les bras ballotants, un curieux mélange de mouvements un peu flasques et de précision ryhmique. Ils dansent en duo, en cercle, par groupe de huit, s’échangent leur partenaire, la prennent par la main et la font tournoyer. Ils dansent comme l’ont fait leurs ancêtres, dans un grand ballet de membres virevoltants, à la fois chaotique et totalement organisé. Les enfants, eux, courent à travers le tas.

Il semblerait que ça gigue d’est en ouest, dès que l’on monte au-dessus du 55e parallèle. Ils ont appris ça des baleiniers européens qui sont passé dans le coin il y a environ 200 ans. Une habitude qu’ils ont fait évoluer à leur manière.

Une habitude que je ne m’attendais pas à trouver, en terre Inuit.

Voici deux vidéos de “square dancing” à Baker Lake. Ce sont ceux qui sont les plus représentatifs de ce que j’ai vu.

Zoophilie

2011
06.28

Deux observations inscrites dans le journal de voyage que j’ai écrit lors de mon périple au Bénin, il y a un peu plus de cinq ans.

De ce que j’ai pu observer, je crois que tous les poulets existants (au Bénin, eu tout cas) sont le fruit d’un viol.

Séduction de volaille africaine: Le coq se met à courir après la poule qui se sauve entre tous les obstacles possibles. S’il réussit à l’attraper, il lui grimpe dessus et fait son travail en quelques secondes, alors qu’il la tient immobilisée en la tenant au cou avec son bec.

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À en croire l’état quasi-constant de grossesse des chèvres, on ne peut qu’en conclure que Biquette est bien satisfaite, sexuellement.

C’est d’ailleurs mon plaisir coupable : effrayer les chèvres enceintes pour qu’elles déguerpissent à toute allure, alors qu’elles ont déjà de la difficulté à marcher.

Honte à moi.

Les reines d’Émile

2011
05.30

Il y a cinq ans, quand j’ai passé 5 mois dans la petite ville de Glazoué, au Bénin, je vivais, mangeais, m’amusais avec la famille du président de l’ONG qui m’accueillait là-bas : Émile.

Un homme impliqué, noble, pragmatique et modéré qui savait diriger son organisme en ramenant calmement à l’ordre les membres plus émotifs.

Et il était polygame, une sorte de tradition dans bien des coins d’Afrique. Rien à voir, dans ce cas, avec l’Islam.

C’est avec sa première femme, Pelagie, que je vivais. Elle et les quatre enfants qu’elle a eus avec Émile, dont la deuxième femme, elle, demeurait dans un autre quartier, avec son bébé.

Émile était un homme occupé, divisé entre ses deux familles et ses nombreux boulots et implications sociales. Il devait avoir la charge d’environ une quinzaine de personnes : lui-même, ses deux parents qui vivent dans la pièce d’à côté, sa première femme et ses quatre enfants, sa deuxième femme (enceinte) et son enfant, sa belle-sœur, sa belle-mère, les deux fils de son frère qui est trop pauvre puisqu’il travaille au champ, les trois ados orphelins de son autre frère décédé il y a un certains temps. En quelques mois, je pourrais compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois où il a adressé la parole à ses enfants, qui savait reconnaître entre mille le bruit de la moto de leur père lorsqu’il rentrait tard le soir.

J’ai demandé un jour à Pelagie si cela la dérangeait que son mari ait plusieurs femmes. Elle m’a dit non, sans y croire, avec une triste résignation dans les yeux.

Je ne sais pas trop quoi penser de la polygamie sinon ceci : à ceux qui militent contre cette pratique, argumentant qu’elle est un symbole flagrant d’inégalité entre les sexes et que les femmes s’y retrouvent soumises à l’homme, je peux répondre que ce ne sont pas du tous ces grands principes qui affectent Pélagie. Ce qui lui fait mal, c’est quelque chose de bien plus viscéral, et universel peut-être : elle voudrait juste que son homme n’ait d’amour que pour elle, qu’elle soit choyée d’une tendresse dont elle est seule bénéficiaire. Un petit luxe auquel elle a sûrement oser croire au tout début de leur relation, alors qu’ils étaient jeunes, avant d’en faire le deuil.

Mais un jour ensoleillé, Émile est venu chercher Pélagie. Il la sortait pour la soirée et louait une chambre pour passer la nuit avec elle. Elle s’est fait belle, et est parti avec lui sur sa moto. La tête haute, le sourire serein, son élégant habit flottant au vent. Fière comme une reine.

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Quelques semaines plus tard, alors que je partais pour le travail, une cousine de la famille m’a dit qu’il y avait une rumeur selon laquelle Émile avait eu un accident sur sa moto, durant la nuit.

À mon retour du travail à l’heure du diner, ce n’était plus une rumeur. Quand je suis arrivé, le père d’Émile était assis sous le manguier devant la maison, entouré de plusieurs viellards. Une scène que je n’avais jamais vue.

Émile avait effectivement eu un accident. Fatal.

Voisins, amis cousins et tous membres possibles de la famille se multipliaient rapidement dans la cour. Pélagie est arrivée. Elle venait de parcourir la ville, en vain, pour avoir plus d’infos sur l’état de son mari. Ils lui ont demandé de s’asseoir, puis lui ont annoncé.

Après les secondes de déni, puis d’affaissement, puis de colère, puis de cris, puis de pleurs, est arrivé l’état d’hystérie frôlant la démence. « Ma vie est finie, je suis finie » hurlait-elle alors que deux personnes la soutenaient par les épaules pour la déplacer dans une maison voisine. Trop ébranlée pour pouvoir faire un seul pas, ses pieds traînaient par terre, s’écorchant contre les cailloux de la route alors que ses cris déchiraient nos oreilles.

Pélagie, la mère de ma famille d’accueil, ma grande complice, si drôle, venait d’être anéantie en un instant. Sous mes yeux.

Non seulement venait-elle de perdre son mari, mais avec lui sa seule source de revenu pour la faire vivre, elle et ses quatre enfants, dans un pays où l’aide sociale est un concept éloigné et où ses chances de se remarier sont quasi nulles.

Puis les enfants sont arrivés de l’école, dans leurs petits habits propres, ignorant tout de la situation. Personne n’a jugé bon de leur annoncer. Sauf qu’ils ne sont pas cons, et ils ont bien entendus les conversations ébranlées de tous les adultes présents. Oscar, le plus vieux, est resté seul dans la chambre pour pleurer silencieusement. Estelle s’est recueillie dans le recoin obscur qui servait de cuisine. Les deux autres étaient trop jeunes pour comprendre. Je ne connais pas tous les détails des mœurs béninoises, mais il était clair qu’offrir un soutient aux enfants d’un défunt n’est pas une priorité. Guidés par mes valeurs de jeune blanc d’occident, je m’en suis chargé. Je crois que j’ai bien fait.

Dans les jours qui ont suivi, des personnes ont afflué de tous les coins du pays pour offrir leur sympathie et leur aide aux deux femmes d’Émile qui étaient réunies pour l’occasion, assises côte à côte sur une natte pendant des jours, le regard vide, à remercier toutes les connaissances qui paradaient devant elles.

Deux reines déchues.

L’humeur était à la sobriété et la retenue, sauf quand la jeune stagiaire de l’ONG que présidait Émile est passée, étonnamment inconsolable.

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Les jours ont ainsi passé. Entourées par les amies, nourries par les voisines, les deux femmes d’Émile se sont lentement relevée grâce à cette extraordinaire solidarité dont seuls les Africains ont le secret. À ma grande déception, Pélagie et ses deux filles se sont fait raser leurs magnifiques cheveux pour les funérailles, en signe de deuil. Sotte tradition, si vous voulez mon avis.

Et en passant, on a appris que la stagiaire fréquentait secrètement Émile, ce coquin. Cela expliquait les larmes. Et la rumeur voulait qu’elle portait son enfant. Je n’ai jamais su si c’était vrai.

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Pélagie et ses quatre enfants, en habit de deuil

Aujourd’hui, cinq ans plus tard, quand je parle à Pélagie au téléphone et que je lui demande comment elle va, elle me soupire un « ça va » qui évite les détails. Elle continue à vendre des sachets de glace et des bâtonnets de sésame devant sa maison, ce qui lui rapporte quelques sous. Se trouver un nouveau mari est hors de question pour elle. Qui voudrait d’une femme près de la quarantaine qui a déjà quatre enfants?

Ma famille, mes amis et moi collectons un peu d’argent à chaque année pour que ses quatre enfants puissent aller à l’école, en espérant qu’ils puissent bien étudier et, avec un peu (beaucoup?) de chance, décrocher un emploi qui pourra leur permettre, de temps à autre, d’aider leur mère à s’élever un peu au-dessus de la constante précarité. Quelques jours sans soucis.

Une rareté, en Afrique.

16 novembre 2007

2011
04.25

Courriel de voyage que j’ai envoyé à mes proches à l’automne 2007, alors que je traversais le nord du Mexique en pouce.

8h00

Déjeuner de tacos piquants, ça réveille toujours plus qu’un café. La dame qui tient le comptoir me donne des indications quant à où faire mon pouce. En terminant, elle me dit avec un sourire maternel “Que Dieu te bénisse”

Y’a de ces vendeuses, j’vous jure, qui me confirment pourquoi je voyage.

8h30

Je prends le bus pour me rendre à la sortie de la ville.

Mon dieu, j’avais oublié: coincé sur mon banc, mon lourd sac sur mes genoux, mes bras croisés par-dessus, le nez collé dans la fenêtre pour regarder les rues qui commencent à s’animer, c’est fou comment je me sens bien.

9h00

10 minutes d’attente de pouce et Hector m’embarque. Il fait un aller-retour à Torréon pour une livraison de vêtements. Il a 28 ans, une femme et deux enfants.

11h30, à Torréon, 24 heures après mon arrivée au Mexique, je me retrouve à l’aider à transporter ses habits de secrétaire dans les bureaux d’une université.

Y’a de ces petites incursions dans le quotidien des gens, j’vous jure, qui me confirment pourquoi je voyage.

12h00

Avant de me laisser en ville, Hector me paye le lunch, un burger dans un gros fast-food, aux frais de son employeur.

Y’a de ces bons jacks, j’vous jure, qui me confirment…

12h30

Un chauffeur de taxi comprend pas mes indications et m’amène à une mauvaise sortie de ville. Je me retrouve à marcher 45 minutes.

13h15, un chauffeur de bus de la ville comprend mes indications.

13h45

Je choisis mon spot de pouce.

14h05, puisque ça fonctionne pas, je me fais une petite pancarte “Durango” avec un carton trouvé sur le bord de la route.

14h20, ramassé pár Javier et Jesús, je suis coincé à leur côté, le sac sur les genoux, les bras croisés, regardant par la fenêtre les somptueux paysages du semi-désert… le bien-être. Ils ne sont pas trop bavards, mais j’apprends que Jesús vient de se marier il y a 3 mois. Il est heureux, qu’il me dit.

Y’a de ces discussions toutes simples, j’vous jure, qui me confirment…

16h30

En chemin, on prend un garçon de 12 ans qui fait aussi du pouce. Je n’ai aucune idée pourquoi il voyage si loin, si seul.

17h00, une heure avant d’arriver, il se met à pleuvoir. Javier et Jesús mettent une bâche par-dessus leurs boîtes dans la camionette. On est les quatre à la tendre avec des vieilles cordes, en forçant contre le vent qui se lève.

Y’a de ces moments, j’vous jure…

18h30

Arrivée à Durango. Adieux à Jesus, Javier et au garçon

Je me promène sur la rue principale, très active en ce vendredi soir et je vois tous ces kiosques de bouffe ouverts avec des pancartes “Tacos al pastor”, “Taquitos dorados”, “Neveria y Paleteria”. Je réalise les quelques heures libres que j’ai devant moi et la multitude de choix qui viennent avec.

J’étais profondément heureux et, c’est fou, y’a des larmes qui me sont montées aux yeux.

19h30

Après avoir trouvé une chambre d’hôtel, je sors dans la rue. Finalement, j’ai mangé des burritos. J’ai choisi ce petit resto à cause des jus naturels qu’il avait dans son présentoir. Mon choix : Batido de Guayava (lait malté de goyave). Bavez mes amis, bavez.

20h00, je retourne sur les trottoirs. Il me semble avoir rarement vu autant de monde dans les rues mexicaines. Je comprends que c’est le temps des fêtes qui approche. Un magasin vend des sapins.

20h10

Je prends une paleta (popsicle de jus naturels). Saveur : lait, cerises, amandes, chocolat et coconut. Bavez mes amis, bavez.

Je vais la manger au Zocalo, place centrale de la ville, avec sa frénésie du vendredi soir.

Y’a des Mexicains en couple (jeunes, vieux, amoureux)

Y’a des Mexicains Emo

Y’a des Mexicains skaters qui pratiquent leurs moves de breakdance sur une plateforme au milieu de la place, enlignés devant la grande cathédrale.

Et puis y’a Luis qui vient me voir pour me vendre des bonbons. C’est pour l’argent de poche. Le sourire (franc) fendu jusqu’aux oreilles, il me demande d’où je viens, puis s’asseoit à côté de moi.

Il a 16 ans et veut étudier en optométrie, en micro-entreprenariat et en études religieuses. Il aime Dieu, lui rend grâce et ce d’une façon saine qui semble l’illuminer d’une motivation peu commune.

Il est beau, stimulant, inspirant.

Il me fait penser à David, le Colombien.

Ça donne chaud en dedans de lui parler.

Il me demande que je lui écrive “Que Dieu te bénisse”, en français, dans sa petite bible de poche, à la dernière page, il veut s’en souvenir.

Y’a de ces êtres humains, j’vous jure…

21h30

Retour à l’hôtel, dodo.

Bilan

  • Total des heures de voyagement : 7 heures et demie
  • Total de kilomètres parcourus : 488
  • Total des dépenses : 20$
  • Total des fois que je me suis senti bien, avec toute la simplicité et l’ampleur que ce mot là peut prendre : je ne les compte plus.

Y’a de ces journées…

À hauteur d’homme

2011
04.12

Cette photo de Laurent Gbagbo et de sa femme, diffusée un peu partout depuis hier depuis leur arrestation, est l’une des plus percutantes que j’ai vue depuis un certain temps.

Déconfiture à l'ivoirienne

Pourquoi? Parce que depuis toujours, les images que j’ai vues de cet homme fort de la Côte d’Ivoire étaient de ce genre:

Portrait présidentiel de Gbagbo

et que de sa femme, je ne connaissais que la réputation: celle d’une dame redoutable, accrochée au pouvoir et qui a largement inspiré son mari à tout faire pour y rester, même si cela implique la violence (quand ce n’est pas elle même qui commande des assassinats politiques, selon certaines enquêtes).

C’est pas vraiment ce que l’on voit sur ce cliché qui montre le couple Gbagbo, démoli, destitué, misérable. Loin, très loin de l’image de fierté, pouvoir et prestance qu’ils ont toujours cherché à projeter.

Et cette photo illustre si bien que tous ces chefs d’états, ces hommes qui croient avoir une aura d’immunité autour d’eux, qui dirigent des nations avec aveuglement parfois, malgré tout le charisme et le pouvoir de persuasion dont ils peuvent faire preuve, malgré les conséquences tragiques que peuvent avoir leur décisions sur des milliers d’humains, malgré tout cela, ce ne sont que de simples êtres humains, aussi banaux et fragiles que n’importe quel autre. Peu importe ce qu’ils peuvent croire.

Statu quo

2011
04.05

Michel Martelly a remporté, hier, le deuxième tour des élections présidentielles haïtiennes. On verra dans les prochains mois comment se débrouillera ce chanteur populaire et populiste, qui n’a jamais vraiment trempé dans le monde de la politique (en Haïti, c’est peut-être une bonne chose…)

Mais d’abord, un extrait de l’article sur cyberpresse qui fait un compte-rendu de sa conférence de presse d’aujourd’hui, extrait qui démontre l’état de la nation, près de 15 mois après le séisme:

La passation de pouvoir entre Michel Martelly et l’actuel président René Préval doit se dérouler le 14 mai. Le chanteur s’installera alors dans les tentes installées dans les jardins du palais présidentiel toujours en ruines.