Et voilà, encore une fois, pour une raison tragique, l’intimidation chez les jeunes est redevenu le temps de quelques jours LE sujet de l’heure. Les mêmes lignes ouvertes, les mêmes réflexions, les mêmes articles envahissent nos ondes, que ce soit lors de la fugue de David Fortin, des entrevues de Jasmin Roy, ou du suicide, cette semaine, de la jeune Marjorie Raymond. Cette répétition du débat (et de l’indignation), année après année, donne l’impression d’une redécouverte cyclique du problème, mais nous rappelle surtout que la situation ne s’améliore pas vraiment et on a beau débattre, le constat est identique dans les écoles.
Et les mêmes solutions sont alors proposées: il faut punir ceux qui intimident, il faut être à l’écoute des victimes, le personnel scolaire doit faire son travail. Or, il y a bien des choses qui ne sont pas dites dans ce dossier, des tabous franchement délicats que l’on entend peu, ou pas, dans les médias. Je précise tout de suite que les points que je vais expliquer ici ne s’appliquent pas à chaque cas d’intimidation, il ne faut pas tout généraliser.
Premièrement, ces histoires d’intimidation ne sont pas toujours (voir peut-être rarement) totalement blanche ou noire. Oui, les agissements des agresseurs doivent être dénoncés, mais le rôle des victimes dans ces situations doit être considéré aussi. C’est une phrase qui peut en faire réagir plusieurs, mais bien des victimes agissent de façon à ne pas aider leur cause. D’accord, plusieurs sont souffre-douleurs sans raisons, mais bien des jeunes et adolescents se “complaisent” dans ce rôle de victime; je ne veux pas dire ici qu’elles y trouvent plaisir, mais plutôt que c’est le seul rôle qu’elles savent jouer, et une des seules manières qu’elles connaissent pour attirer l’attention (un besoin que nous avons tous). Ceci n’aide pas à l’amélioration de leur situation et encourage même le comportement des agresseurs. Cela ne signifie absolument pas qu’ils sont entièrement responsables de leur malheur, mais que la solution ne doit pas passer uniquement par la punition des agresseurs, mais aussi par l’accompagnement des victimes à mieux s’outiller pour faire face à ces attaques vicieuses. Pour qu’elles apprennent à renforcer leur carapace, pour qu’elles apprennent à ne plus se réfugier dans la même attitude affligée. Parce que même si le milieu scolaire est parfois particulièrement impitoyable, les attaques ne sont pas inexistantes dans le monde des adultes, et ils doivent apprendre un jour ou l’autre à y faire face eux-mêmes, puisqu’ils n’y aura pas toujours quelqu’un pour punir les agresseurs. Et l’attitude de la personne visée par des actes d’intimidation peut souvent faire toute la différence.
Il y a des jeunes qui sont pleurnichards, qui croient que chaque fois qu’une personne les accroche dans la cour d’école est une offense personnelle et vont rapporter chaque petits incidents, même mineurs, aux adultes. Des jeunes qui auront tendance à tout dramatiser et ainsi participer, inconsciemment, à la création de leur propre malheur, puisque leurs délations constantes leur donne une image de faiblesse dont profiteront leurs agresseurs potentiels.
Je pense entre autre à une vidéo de la Fondation Jasmin Roy (fondation qui fait un travail de sensibilisation tout à fait nécessaire, soit dit en passant). Cette vidéo montre le témoignage d’une jeune fille qui raconte tout ce dont elle a été victime, à quel point l’école n’a pas été à son écoute et a osé dire (horreur) que c’était elle qui provoquait les autres, au point de la suspendre, ce que dénonce l’adolescente bien sûr. Je ne connais pas cette fille personnellement, donc je ne peux porter aucun jugement crédible sur son histoire, mais je vais vous parler de l’impression que son témoignage m’a laissé, et du type de personnalité qu’elle peut représenter. J’ai eu un malaise en regardant cette vidéo, un sentiment qui a été partagé par d’autres qui l’ont vu. Un malaise, parce que je trouvais que la fille avait pas mal d’aisance (une fierté, presque) à raconter son histoire, avec des termes sensationnalistes, comme un discours bien répété pour démontrer à qui veut l’entendre qu’elle a bien souffert et que personne n’a voulu l’aider. En rajoute-t-elle? Amplifie-t-elle la réalité? Cherche-t-elle, inconsciemment, à créer de la sympathie à son égard? Peut-être, je n’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des jeunes qui vont parfois provoquer, mettre de l’huile sur le feu sans s’en rendre compte et ensuite accourir devant adultes, parents ou médias pour accuser les autres de tous les torts. C’est PEUT-ÊTRE le cas ici. Parce qu’à moins que la direction de son école soit particulièrement incompétente, je trouve surprenant que la jeune ait été suspendue pour avoir été intimidée et qu’on ait refusé un billet du médecin sans aucune raison. Peut-être ont-ils une autre version de ce qui s’est passé, que ni elle, ni ses parents (qui ne cherchent qu’à protéger leur enfant, ce qui est tout à fait naturel) ne sont prêts à entendre, et qui apporte beaucoup de nuances à toute son histoire. Peut-être est-elle effectivement, comme son école semble le croire, en partie responsable de ce qui lui arrive, aussi cruel que cela puisse paraître à dire. Les situations d’intimidation ne sont pas toujours autant noires ou blanches qu’on pourrait croire et il faut faire attention à ne pas nécessairement croire tout ce que les jeunes disent. (en passant ce n’est pas parce qu’un jeune participe à la création de son malheur que sa détresse est moins réelle, c’est seulement qu’il faut l’inclure d’avantage dans le processus de résolution de conflit)
De plus, nous entendons dans les médias des portes-paroles, des victimes, des spécialistes, des intervenants, mais je trouve qu’il manque cruellement une voix dans ce débat: celles des “intimideurs” eux-mêmes (à l’exception de ceci). Je suppose que les agresseurs d’aujourd’hui ne vont pas s’afficher en public, mais le point de vue des jeunes adultes qui intimidaient d’autres jeunes de leur âge il y a quelques années (et qui aujourd’hui ne sont peut-être pas fiers de leurs gestes) seraient extrêmement pertinent. Pour faire comprendre que ceux qui intimident ne sont pas nécessairement des monstres, qu’ils sont souvent des jeunes comme bien des autres, issues de familles tout à fait normales. Ça nous permettrait de comprendre quels sont les pulsions qui les poussent à poser de tels gestes, que c’est souvent leur propre insécurité qui les emmène à tenter de intimider les autres part tous les moyens. Comprendre les motivations des intimideurs nous permettra de mieux intervenir auprès d’eux.
Et il faut comprendre également que l’intimidation, c’est un peu une espèce d’excroissance toxique d’un climat déjà bien présent à l’école. Depuis longtemps, les jeunes se chamaillent, se taquinent. Les filles, seules ou en groupe, se comparent et peuvent critiquer ou bitcher les autres aux quotidiens, les gars eux cherchent à prouver qu’ils sont plus forts dans un climat de compétition parfois malsain. Cette ambiance est presque encouragée par la société, surtout par les médias, avec toutes les télé-réalité où les insultes entre concurrents fusent de toute part et les idoles de jeunesse (personnages fictifs ou artistes réels) qui valorisent la capacité d’envoyer promener les autres de façon spectaculaire. C’est cette attitude que les jeunes recréent à l’école ou sur les réseaux sociaux, et parfois ça déborde. Parfois, dans la course au dernier mot, un ado va commencer à tenir des propos vraiment dégueulasses. Parfois, un autre va être particulièrement blessé par des paroles qui pourtant n’affligent pas les autres jeunes. Et ainsi naît souvent l’intimidation, qui est tout à fait inacceptable, mais où tracer la ligne? À quel moment est-ce que les compétitions personnelles et les jugements quotidiens, deviennent odieux? Le travail du personnel scolaire, qui doit faire la part des choses, n’est pas évident.
Parlons-en d’ailleurs. La solution, pour plusieurs, serait que les enseignants assurent un meilleur suivi et soient plus à l’écoute de ce qui se passe dans les corridors pour punir les intimideurs. Jolie idée, mais pour le côté réaliste, on repassera. D’abord, les profs n’en ont tout simplement pas le temps. Préparer leur cours et garder la discipline dans leur classe les occupe déjà amplement, on ne peut leur demander également de remplir des fonctions de psychoéducateurs entre les cours et sur les heures de dîner. Un tel travail de prévention et de surveillance pourrait effectivement se faire, mais pour cela il faut des moyens et du personnel, comme des éducateurs spécialisés, qui auraient le temps de suivre les jeunes durant les récréations ou dans les corridors, et qui auraient le mandat de surveiller les dynamiques interpersonnelles entre les jeunes. Mais ça demanderait plus de personnel, donc plus d’investissements dans le système d’éducation. Serions-nous prêts, en tant que société, à payer un peu plus pour assainir le climat dans les écoles? Pas sûr.
Mais encore, même si on trouvait le moyen de s’offrir les ressources nécessaires pour surveiller le problème adéquatement dans les écoles, quelles seront les directives? Comme je l’ai mentionné, les insultes et le “bitchage” ne sont pas exceptionnels dans les milieux scolaires. À quel moment devons-nous les sanctionner? Devons-nous tout interdire? Est-ce possible d’ailleurs? Et que doivent faire les membres du personnel lorsqu’un jeune se dit victime d’intimidation, lorsqu’ils savent fort bien que son attitude a participé à créer la situation dans laquelle il se trouve?
Rajouter d’avantage d’employés qui sauront prévenir en interagissant d’avantage avec les jeunes ne sera pas suffisant. Il faudra d’abord s’asseoir longuement pour réfléchir aux multiples scénarios possibles et aux marches à suivre, complexes, dans chacun des cas. Il n’y a pas qu’un seul “pattern” d’intimidation. Et il n’est pas noir ou blanc.
La grande attention qu’ont porté les médias sur l’intimidation cette semaine et dans la dernière année est importante puisqu’elle a permis de dénoncer une problématique inquiétante. Mais si nous tenons à résoudre efficacement le problème, il faudra d’abord l’aborder et le présenter avec toutes ses nuances et ses complexités, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui, puisque le réflexe d’une majorité est encore d’affirmer “que ce qui se passe est dégueulasse et qu’il faut punir les agresseurs pour que ça arrête”. Cela relève de la pensée magique.