Archives du cahier ‘Éducation’

Saisir le sens

2012
04.06

J’affirmais, il y a peu, que dans tout le débat sur la hausse des droits de scolarité, l’argument voulant que les manifestants n’ont pas à chialer puisqu’ils ont des cellulaires et boivent de la sangria ne tient pas la route. Je tiens à rajouter cette réflexion.

Ceux qui soutiennent que les étudiants capables d’effectuer des dépenses non-essentielles ne devraient pas manifester (puisqu’ils peuvent se permettre une hausse des droits de scolarité) se trompent.

Il y a un point, fondamental, qu’ils n’ont pas saisi.

La majorité des étudiants dans les rues aujourd’hui seront peu ou pas affectées par ces hausses, qui atteindront leur pleine ampleur dans cinq ans seulement. Ce n’est pas pour eux-mêmes, pour leur propre compte en banque, qu’ils crient. Ils se battent pour un principe, pour ceux qui leur succèderont, et surtout, pour les milliers parmi eux (une minorité peut-être) qui viennent de milieu modestes, qui n’ont réellement pas les moyens de se payer un téléphone intelligent, et qui risquent d’être touchés plus durement par la hausse.

Les étudiants se battent pour leur prochain, pour l’autre, pour leur collègue qui peine à s’en sortir. Pas pour leur intérêt personnel.

Un concept peut-être difficile à saisir pour les nombreux commentateurs (souvent issus d’une certaine droite économique) qui dénoncent le mouvement de grève en la présentant comme une lutte menée par des égoïstes qui ne veulent payer leur part. Si je voulais être baveux, je me demanderais si ces critiques comprennent le sens du mot solidarité.

Le droit de chiâler

2012
03.23

Sur la question des revendications étudiantes qui anime la société québécoise présentement, honnêtement, je n’ai pas d’opinion claire et définitive. J’entends et je lis autant de bons arguments pour ou contre la gratuité et la hausse des droits de scolarité.

Toutefois, s’il est un aspect de ce débat qui me semble absurde, c’est cette critique courante envers les étudiants, leur reprochant de dénoncer les hausses alors que la plupart d’entre eux peuvent se payer un téléphone cellulaire.

Il y a plein de bonnes raisons pour être en faveur de la hausse des droits, mais soutenir que les étudiants n’ont pas le droit de critiquer à moins qu’ils ne soient dans un mode de survie financière identique à celle d’un moine tibétain n’en est pas une.

Parce que si l’on accepte, en tant que société, la légitimité de ce genre d’argument, disant que ceux qui on a la capacité de faire des dépenses non-essentielles ne peuvent pas chialer contre une hausse de tarifs (puisqu’ils peuvent se la permettre), et bien disons que virtuellement plus personne n’aura le droit le critiquer quelconque hausse de taxes, d’impôt ou de tarifs imposée par le gouvernement.

Et perdre ce droit de dénoncer les hausses de taxes, cela ferait de la peine à bien du monde, à commencer par ceux qui reprochent aux étudiants de prendre plus d’une bière par semaine.

Que me dites-vous? Que le cas des étudiants est différent puisque la majorité des coûts de leurs études est subventionnée par les contribuables? Qu’on devrait se garder une petite gêne et ne pas dépenser autant lorsque l’on dépend en partie des impôts que paient les autres?

À ce que je sache, la grande majorité de la population bénéficie d’une manière ou d’une autre de subventions gouvernementales, d’un service financé par la société, que ce soit les allocations familiales, les frais de scolarité du primaire ou du secondaire des enfants, les garderies subventionnées, le chômage, des traitements médicaux. Est-ce que tous ces gens devraient, comme les étudiants, réduire leurs dépenses au strict minimum?

Que me répondez-vous? Que les étudiants ne font que demander mais ne donnent pas puisque, contrairement au travailleur moyen, ils ne paient pas d’impôt et ne contribuent pas au financement des services dont ils sont bénéficiaires?

C’est vrai. Mais vous vous attendez à quoi? Ils sont des étudiants. Leur occupation à temps plein (étudier) ne leur donne pas un sous (pour l’instant), et les emplois qu’ils occupent à temps partiels, dans leurs temps libres, de soir ou de fin de semaine, sont souvent payés au salaire minimum puisqu’ils n’ont pas encore de diplôme. Bien sûr qu’ils ne contribuent pas encore aux finances de l’état, ils ne sont pas rendus là. Quelle sera la prochaine étape, demander aux élèves du secondaire de payer une partie du salaire de leurs profs, parce qu’ils ne font que recevoir des services sans donner en retour?

Je le répète, il y a une foule d’arguments cohérents pour justifier une hausse progressive des droits de scolarité (un exemple ici), mais celui qui reproche aux étudiants de se permettre des petits luxes ne tient pas la route.

Le champ de mine

2012
02.18

Résumons les faits.

Un professeur d’une école primaire de  Sorel-Tracy, pour la St-Valentin, montre à ses élèves une chanson d’Édith Piaf : L’hymne à l’amour.

La dernières phrase faisant référence à Dieu, il décide de ne pas l’inclure dans la chanson, parce qu’il n’a pas le goût d’aborder un sujet délicat.

Un parent offusqué y voit de la censure.

L’incident banal fait la manchette des journaux, roule en continu à RDI et LCN, devient question de ligne ouverte à travers la province, est débattu à l’assemblée nationale, et est entendu de l’autre côté de l’Atlantique.

Tout cela prouve 3 choses.

  1. Le manque hallucinant de pertinence que peuvent parfois avoir les chaînes d’information continues, quand elles se mettent à croire (et tentent de nous faire croire) que des sujets de ce type méritent autant d’importance et sont d’intérêt public. C’est probablement le piège d’avoir à remplir des heures de télévision par jour lorsqu’il y a peu de nouvelles: on en invente.
  2. Le flou total dans lequel naviguent bien des professeurs aujourd’hui. Bien sûr, l’idée de couper une phrase innocente d’un morceau d’anthologie de la chanson française est absurde. Mais le professeur n’y est pour rien; le climat actuel y est pour tout. L’enseignant a considéré que le sujet de cette phrase était potentiellement explosif, à une époque où accommodements raisonnables et laïcité dans les lieux publics sont patates chaudes pour politiciens, et appâts pour médias en tout genre (on vient quand même de porter la question du cours d’Éthique et culture religieuse en Cour suprême). Il a jugé qu’il éviterait ainsi le scandale. Il s’est trompé, il est tombé sur un parent zélé qui y a vu de quoi s’outrer, et a appelé les journalistes affamés. S’il avait laissé la phrase, il aurait aussi bien pu tomber sur un parent tout aussi zélé qui aurait jugé inadmissible d’enseigner cela aux jeunes, que cela va à l’encontre de la laïcité à l’école, et aurait appelé les journalistes affamés. Les enseignants ne savent plus, ne peuvent prévoir sur quel parent zélé ils vont tomber aujourd’hui, à l’ère où tout se règle par les médias. D’une manière ou d’une autre, il risquait de se faire ramasser. C’est ce qui lui est arrivé.
  3. Que les deux ministres provinciales qui se sont prononcées sur le sujet sont déconnectées du contexte délicat dans lequel travaillent les enseignants aujourd’hui. Leurs propos d’indignation et de dénonciation démontrent leur profonde incompréhension des véritables raisons qui ont mené à cette décision (à moins qu’elles soient bien conscientes de la situation, mais que le fait de le reconnaître les ferait pénétrer dans une zone de nuance qui n’est pas une stratégie gagnante en prévision d’une campagne électorale. Alors que virtuellement tout le monde s’insurge contre le geste de l’enseignant, mieux vaut se mettre à crier à son tour pour marquer des points politiques.) Seule la Commission scolaire, qui appuie l’enseignant, a pu reconnaître la complexité de la chose  (et est rabrouée pour l’avoir fait, d’ailleurs). Ce qu’elle dit: tant que les balises sur ces questions ne sont pas clairement définis, les profs marchent constamment sur des oeufs, et des décisions telles que celle prise pour la chanson de Piaf sont le résultat non pas d’un mot d’ordre demandant de cacher toute référence à Dieu, mais plutôt d’une confusion généralisée sur ce que l’on peut dire ou pas aux jeunes aujourd’hui, sans créer de tsunami dans l’opinion public.

Intimidation en tons de gris

2011
12.03

Et voilà, encore une fois, pour une raison tragique, l’intimidation chez les jeunes est redevenu le temps de quelques jours LE sujet de l’heure. Les mêmes lignes ouvertes, les mêmes réflexions, les mêmes articles envahissent nos ondes, que ce soit lors de la fugue de David Fortin, des entrevues de Jasmin Roy, ou du suicide, cette semaine, de la jeune Marjorie Raymond. Cette répétition du débat (et de l’indignation), année après année, donne l’impression d’une redécouverte cyclique du problème, mais nous rappelle surtout que la situation ne s’améliore pas vraiment et on a beau débattre, le constat est identique dans les écoles.

Et les mêmes solutions sont alors proposées: il faut punir ceux qui intimident, il faut être à l’écoute des victimes, le personnel scolaire doit faire son travail. Or, il y a bien des choses qui ne sont pas dites dans ce dossier, des tabous franchement délicats que l’on entend peu, ou pas, dans les médias. Je précise tout de suite que les points que je vais expliquer ici ne s’appliquent pas à chaque cas d’intimidation, il ne faut pas tout généraliser.

Premièrement, ces histoires d’intimidation ne sont pas toujours (voir peut-être rarement) totalement blanche ou noire. Oui, les agissements des agresseurs doivent être dénoncés, mais le rôle des victimes dans ces situations doit être considéré aussi. C’est une phrase qui peut en faire réagir plusieurs, mais bien des victimes agissent de façon à ne pas aider leur cause. D’accord, plusieurs sont souffre-douleurs sans raisons, mais bien des jeunes et adolescents se “complaisent” dans ce rôle de victime; je ne veux pas dire ici qu’elles y trouvent plaisir, mais plutôt que c’est le seul rôle qu’elles savent jouer, et une des seules manières qu’elles connaissent pour attirer l’attention (un besoin que nous avons tous). Ceci n’aide pas à l’amélioration de leur situation et encourage même le comportement des agresseurs. Cela ne signifie absolument pas qu’ils sont entièrement responsables de leur malheur, mais que la solution ne doit pas passer uniquement par la punition des agresseurs, mais aussi par l’accompagnement des victimes à mieux s’outiller pour faire face à ces attaques vicieuses. Pour qu’elles apprennent à renforcer leur carapace, pour qu’elles apprennent à ne plus se réfugier dans la même attitude affligée. Parce que même si le milieu scolaire est parfois particulièrement impitoyable, les attaques ne sont pas inexistantes dans le monde des adultes, et ils doivent apprendre un jour ou l’autre à y faire face eux-mêmes, puisqu’ils n’y aura pas toujours quelqu’un pour punir les agresseurs. Et l’attitude de la personne visée par des actes d’intimidation peut souvent faire toute la différence.

Il y a des jeunes qui sont pleurnichards, qui croient que chaque fois qu’une personne les accroche dans la cour d’école est une offense personnelle et vont rapporter chaque petits incidents, même mineurs, aux adultes. Des jeunes qui auront tendance à tout dramatiser et ainsi participer, inconsciemment, à la création de leur propre malheur, puisque leurs délations constantes leur donne une image de faiblesse dont profiteront leurs agresseurs potentiels.

Je pense entre autre à une vidéo de la Fondation Jasmin Roy (fondation qui fait un travail de sensibilisation tout à fait nécessaire, soit dit en passant). Cette vidéo montre le témoignage d’une jeune fille qui raconte tout ce dont elle a été victime, à quel point l’école n’a pas été à son écoute et a osé dire (horreur) que c’était elle qui provoquait les autres, au point de la suspendre, ce que dénonce l’adolescente bien sûr. Je ne connais pas cette fille personnellement, donc je ne peux porter aucun jugement crédible sur son histoire, mais je vais vous parler de l’impression que son témoignage m’a laissé, et du type de personnalité qu’elle peut représenter. J’ai eu un malaise en regardant cette vidéo, un sentiment qui a été partagé par d’autres qui l’ont vu. Un malaise, parce que je trouvais que la fille avait pas mal d’aisance (une fierté, presque) à raconter son histoire, avec des termes sensationnalistes, comme un discours bien répété pour démontrer à qui veut l’entendre qu’elle a bien souffert et que personne n’a voulu l’aider. En rajoute-t-elle? Amplifie-t-elle la réalité? Cherche-t-elle, inconsciemment, à créer de la sympathie à son égard? Peut-être, je n’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des jeunes qui vont parfois provoquer, mettre de l’huile sur le feu sans s’en rendre compte et ensuite accourir devant adultes, parents ou médias pour accuser les autres de tous les torts. C’est PEUT-ÊTRE le cas ici. Parce qu’à moins que la direction de son école soit particulièrement incompétente, je trouve surprenant que la jeune ait été suspendue pour avoir été intimidée et qu’on ait refusé un billet du médecin sans aucune raison. Peut-être ont-ils une autre version de ce qui s’est passé, que ni elle, ni ses parents (qui ne cherchent qu’à protéger leur enfant, ce qui est tout à fait naturel) ne sont prêts à entendre, et qui apporte beaucoup de nuances à toute son histoire. Peut-être est-elle effectivement, comme son école semble le croire, en partie responsable de ce qui lui arrive, aussi cruel que cela puisse paraître à dire. Les situations d’intimidation ne sont pas toujours autant noires ou blanches qu’on pourrait  croire et il faut faire attention à ne pas nécessairement croire tout ce que les jeunes disent. (en passant ce n’est pas parce qu’un jeune participe à la création de son malheur que sa détresse est moins réelle, c’est seulement qu’il faut l’inclure d’avantage dans le processus de résolution de conflit)

De plus, nous entendons dans les médias des portes-paroles, des victimes, des spécialistes, des intervenants, mais je trouve qu’il manque cruellement une voix dans ce débat: celles des “intimideurs” eux-mêmes (à l’exception de ceci). Je suppose que les agresseurs d’aujourd’hui ne vont pas s’afficher en public, mais le point de vue des jeunes adultes qui intimidaient d’autres jeunes de leur âge il y a quelques années (et qui aujourd’hui ne sont peut-être pas fiers de leurs gestes) seraient extrêmement pertinent. Pour faire comprendre que ceux qui intimident ne sont pas nécessairement des monstres, qu’ils sont souvent des jeunes comme bien des autres, issues de familles tout à fait normales. Ça nous permettrait de comprendre quels sont les pulsions qui les poussent à poser de tels gestes, que c’est souvent leur propre insécurité qui les emmène à tenter de intimider les autres part tous les moyens. Comprendre les motivations des intimideurs nous permettra de mieux intervenir auprès d’eux.

Et il faut comprendre également que l’intimidation, c’est un peu une espèce d’excroissance toxique d’un climat déjà bien présent à l’école. Depuis longtemps, les jeunes se chamaillent, se taquinent. Les filles, seules ou en groupe, se comparent et peuvent critiquer ou bitcher les autres aux quotidiens, les gars eux cherchent à prouver qu’ils sont plus forts dans un climat de compétition parfois malsain. Cette ambiance est presque encouragée par la société, surtout par les médias, avec toutes les télé-réalité où les insultes entre concurrents fusent de toute part et les idoles de jeunesse (personnages fictifs ou artistes réels) qui valorisent la capacité d’envoyer promener les autres de façon spectaculaire. C’est cette attitude que les jeunes recréent à l’école ou sur les réseaux sociaux, et parfois ça déborde. Parfois, dans la course au dernier mot, un ado va commencer à tenir des propos vraiment dégueulasses. Parfois, un autre va être particulièrement blessé par des paroles qui pourtant n’affligent pas les autres jeunes. Et ainsi naît souvent l’intimidation, qui est tout à fait inacceptable, mais où tracer la ligne? À quel moment est-ce que les compétitions personnelles et les jugements quotidiens, deviennent odieux? Le travail du personnel scolaire, qui doit faire la part des choses, n’est pas évident.

Parlons-en d’ailleurs. La solution, pour plusieurs, serait que les enseignants assurent un meilleur suivi et soient plus à l’écoute de ce qui se passe dans les corridors pour punir les intimideurs. Jolie idée, mais pour le côté réaliste, on repassera. D’abord, les profs n’en ont tout simplement pas le temps. Préparer leur cours et garder la discipline dans leur classe les occupe déjà amplement, on ne peut leur demander également de remplir des fonctions de psychoéducateurs entre les cours et sur les heures de dîner. Un tel travail de prévention et de surveillance pourrait effectivement se faire, mais pour cela il faut des moyens et du personnel, comme des éducateurs spécialisés, qui auraient le temps de suivre les jeunes durant les récréations ou dans les corridors, et qui auraient le mandat de surveiller les dynamiques interpersonnelles entre les jeunes. Mais ça demanderait plus de personnel, donc plus d’investissements dans le système d’éducation. Serions-nous prêts, en tant que société, à payer un peu plus pour assainir le climat dans les écoles? Pas sûr.

Mais encore, même si on trouvait le moyen de s’offrir les ressources nécessaires pour surveiller le problème adéquatement dans les écoles, quelles seront les directives? Comme je l’ai mentionné, les insultes et le “bitchage” ne sont pas exceptionnels dans les milieux scolaires. À quel moment devons-nous les sanctionner? Devons-nous tout interdire? Est-ce possible d’ailleurs? Et que doivent faire les membres du personnel lorsqu’un jeune se dit victime d’intimidation, lorsqu’ils savent fort bien que son attitude a participé à créer la situation dans laquelle il se trouve?

Rajouter d’avantage d’employés qui sauront prévenir en interagissant d’avantage avec les jeunes ne sera pas suffisant. Il faudra d’abord s’asseoir longuement pour réfléchir aux multiples scénarios possibles et aux marches à suivre, complexes, dans chacun des cas. Il n’y a pas qu’un seul “pattern” d’intimidation. Et il n’est pas noir ou blanc.

La grande attention qu’ont porté les médias sur l’intimidation cette semaine et dans la dernière année est importante puisqu’elle a permis de dénoncer une problématique inquiétante. Mais si nous tenons à résoudre efficacement le problème, il faudra d’abord l’aborder et le présenter avec toutes ses nuances et ses complexités, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui, puisque le réflexe d’une majorité est encore d’affirmer “que ce qui se passe est dégueulasse et qu’il faut punir les agresseurs pour que ça arrête”. Cela relève de la pensée magique.

L’immersion magique

2011
03.14

Le discours inaugural de Jean Charest, il y a quelques semaines, a lancé un débat sur l’enseignement de l’anglais dans les écoles. Un débat sur les capacités, ainsi qu’un débat sur le choix social d’apprendre l’anglais aux jeunes.

Au printemps dernier, j’ai passé quelques jours à Edmonton pour rencontrer des adolescents albertains francophiles, c’est à dire des jeunes anglophones qui vont à l’école en français (toutes leurs matières sont enseignées dans cette langue, sauf les cours d’anglais bien sûr). Résultat: leur capacité à s’exprimer dans les deux langues étaient franchement impressionnante. Les jeunes qui choisissent (ou qui suivent le choix de leurs parents) de suivre cette forme d’éducation, qui s’étend souvent sur l’ensemble de leurs années d’études primaires et secondaires, atteignent un niveau de bilinguisme que notre système québécois est incapable de reproduire avec sa formule actuelle d’enseignement de la langue seconde.

Bien sûr, la situation n’est pas la même. Le français ici peut facilement devenir menacé et on ne peut donc pas nécessairement offrir à tout enfant québécois francophone qui le désire de suivre l’ensemble de son éducation en anglais sans réfléchir à l’impact que cela peut avoir à long terme sur la survie de notre langue. Une préoccupation qu’ils n’ont pas, à Edmonton.

N’empêche, j’ai été un peu jaloux de cette option offerte aux élèves albertains. J’ai moi-même eu la chance d’être dans une classe d’anglais intensif lors de ma 6e année, et ce fut un bon début, un bon germe. Mais ce n’est pas ça qui m’a rendu bilingue. Ce fut plutôt les films, livres, émissions de télévision et voyage que j’ai continué à consommer par la suite, pour approfondir ma maîtrise de cette langue au quotidien. Et combien de mes camarades de l’époque, qui n’ont pas donné suite à leurs apprentissages linguistiques ont, depuis, perdu la quasi-totalité des notions apprises?

Franchement, pour l’enseignement de la langue seconde, notre offre d’une année d’immersion fait pâle figure en comparaison aux programmes offerts dans les autres provinces. Mais pourrions-nous suivre leur modèle sans porter atteinte à la transmission et la vitalité du français? La question est pertinente…

Mais cette proposition de Jean Charest, ne vient-elle pas régler la question?

Comme je l’ai écrit, l’immersion en 6e année n’est qu’une base, une introduction, et ne pourra jamais, à elle seule, engendrer toute une génération d’enfants bilingues.

Mais d’un point de vue pragmatique: l’immersion anglaise obligatoire à tous les élèves de 6e année d’ici 5 ans? Où allons-nous trouver les enseignants pour ça? Oui, en cinq ans, on a le temps de les former, mais encore faut-il les recruter.

Et finalement, imposer cet enseignement à tous les jeunes et condenser leurs matières régulières en une période de cinq mois? Même ceux qui ont des problèmes d’apprentissage ? Même ceux qui ont déjà de la difficulté à passer lorsque l’année se déroule à un rythme régulier? C’est quoi l’ingrédient secret qui va tout régler, les tableaux blancs interactifs?

Proposer des mesures pour rendre les cours d’immersion en anglais accessibles à tous ceux qui le désirent (et non une rareté réservée aux jeunes qui excellent comme c’est le cas présentement) est une excellente idée. Mais l’imposer et réduire la durée d’enseignement du corpus actuel pour tous, en affirmant qu’on assure le futur professionnel de notre jeunesse, relève de la pensée magique, une proposition irréaliste d’une simplicité si stupide qu’elle ne peut qu’être une promesse conçue sans réflexion à des fins de relations publiques.