Depuis près de deux semaines, une vidéo de trente minutes, Kony 2012, fait fureur sur le web. Dans ce document promotionnel, l’organisme à but non-lucratif Children Invisible, explique les actions de Joseph Kony un chef rebel ougandais qui terrorise les régions où ils passent, exploitant des milliers d’enfants, les obligeant parfois à prendre les armes pour assassiner leurs confrères.
La vidéo invite ensuite les spectateurs à prendre part à un vaste mouvement pour faire connaître Kony à l’ensemble de la planète, ce qui incitera les autorités à le capturer d’ici la fin de l’année. Ainsi, l’organisme demande au spectateurs de participer, le 20 avril, à une journée de mobilisation globale pour poser des affiches partout partout partout. La vidéo est d’une grande efficacité et a été visionnée, à ce jour, plus de 80 millions de fois, un succès rare sur YouTube.
Plusieurs ont déjà commencé à questionner différents aspects de cette campagne de sensibilisation virale, et moi-même il y a deux éléments qui me chicotent dans cette histoire.
D’abord, pour présenter aux spectateurs qui est Kony, le réalisateur/protagoniste, Jason Russel, se met en scène, assis à une table, avec son jeune fils de 5 ans, absolument blond donc mignon. Il sort des photos et lui explique, en même temps qu’à nous, qu’est-ce qu’a fait cet homme, avec une rhétorique de bons vs. méchants. Le garçon, dans sa charmante naïveté, ne peut évidemment comprendre comment quelqu’un puisse commettre de telles atrocités.
J’ai beau y réfléchir, je n’arrive pas à comprendre pourquoi avoir choisi de présenter la chose de cette façon, au travers des questionnements incrédules d’un enfant. Pour influencer la perception des spectateurs en leur imposant l’interprétation du bambin (« Papa, pourquoi le méchant n’est pas en prison»)? Pour utiliser les ingrédients classiques d’un succès sur YouTube, à savoir le pathos d’un enfant innocent, pour garantir un maximum de visonnements? Ou, pire encore, parce que l’organisme derrière cette campagne prend pour acquis que les millions de téléspectateurs auront la même compréhension des enjeux complexes de ce monde qu’un enfant de cinq ans?
D’une manière ou d’une autre, c’est rien de très édifiant.
(Petite paranthèse vache : Vendredi dernier, Jason Russel a été arrêté pour avoir paradé avec extravagance, nu dans la rue, et avoir vandalisé des voitures. Le résultat d’une psychose causée par la soudaine célébrité, selon sa femme. Si j’étais lui, je commencerais d’abord par expliquer cela à fiston.)
L’autre chose qui me trouble, c’est le message général du phénomène : « Allez, venez nous aider dans cette cause que je viens de vous expliquer avec démagogie. Vous pouvez faire partie du mouvement qui enverra un monstre derrière les barreaux. Impliquez-vous dans la construction d’un monde meilleur. Vous n’avez qu’à partager cette vidéo, faites connaître le nom de Kony. Clic. »
Sont pas fous ceux qui ont fait la vidéo. Ils savaient bien que pour créer un engouement massif parmi cette jeune génération branchée, multitâche, habituée à l’instantanéité et à visionner en rafales des vidéos sur le web; bref, pour demander la contribution de 80 millions de personne et qu’ils acceptent, il faut que leur tâche ne soit pas trop compliquée.
Mais je me demande si cette stratégie n’a pas pour effet pervers de faire croire aux gens qu’il est plus facile que jamais de sauver le monde. Pas besoin de participer à des rencontres, pas besoin de faire du porte à porte, pas besoin de donner des conférences pour faire connaître une cause, pas besoin de manifester, pas besoin de faire des levées de fond, pas besoin de rencontrer des politiciens. Diffusez la vidéo, c’est tout. Et au mieux allez poser quelques affiches, mais seulement pendant une nuit (mais je serais curieux de voir combien de personne répondront réellement à l’appel, puisque le buzz de la vidéo sera vraisemblablement terminé le 20 avril prochain). C’est tout, on ne vous en demande pas plus.
Cette vidéo a probablement permis de sensibiliser des millions de personnes à une réalité dont ils se seraient normalement foutues, et cela est une excellente chose. Mais je ne peux m’empêcher de me demander : avec toutes ces campagnes d’information 2.0 sont Kony 2012 est le plus fier représentant, combien de personnes qui, autrefois, se seraient engagées de façon plus significative dans diverses causes, vont désormais se contenter d’un clic sur le web, croyant ainsi qu’ils font leur juste part pour l’amélioration de l’humanité?


