Suite de ce billet
J’entends souvent des gens dire que le parti Conservateur ne peut pas obtenir de mandat majoritaire, parce que c’est impossible qu’une majorité de la population canadienne vote pour une telle idéologie.
Ils se trompent à moitié.
Premièrement, oui les troupes de Harper peuvent effectivement obtenir une majorité, qui a toujours été à leur portée durant la campagne (sans jamais leur être assurée), même aujourd’hui alors que le NPD surprend tout le monde. Mais si cette majorité est possible, effectivement ce n’est pas parce que l’ensemble des Canadiens embrassent l’idéologie conservatrice.
Parce que la stratégie du gouvernement conservateur n’est pas de générer un mouvement d’enthousiasme national qui saura séduire l’ensemble des citoyens (en fait c’est sûrement ce qu’ils désirent, mais puisque ça fonctionne pas, ils doivent s’y prendre d’un autre moyen). Puisqu’il leur manque seulement une douzaine de sièges (sur 308) pour avoir leur majorité, les stratèges du parti ont choisi de concentrer leurs efforts sur une trentaine de circonscriptions où ils ont une chance d’emporter un nouveau siège. Bref, allons séduire intensément les citoyens de quelques régions précises et au bout du compte, en allant ainsi grappiller des votes un peu partout, on pourra peut-être récolter le nombre de sièges nécessaires pour obtenir une majorité en chambre, sans que notre message n’ait résonné de façon globale parmi l’ensemble des électeurs.
L’idée n’est donc pas de cherche à séduire tous, mais plutôt, selon les mots de Manon Cornellier (Le Devoir): “Le message est donc, depuis le début de la campagne, taillé sur mesure pour cette frange de l’électorat qui aime la stabilité, est peu sensible aux débats sur les institutions démocratiques, s’inquiète avant tout de sa sécurité économique et aime que le gouvernement pige moins dans ses poches.”
Un message simple, répété à outrance en réponse à chaque question posée, peu importe sa nature. Et honnêtement, ça paraît que les partisans conservateurs sont souvent des personnes pour qui la religion occupe une place importante, parce que pour gober les affirmations de Stephen Harper, il faut franchement faire acte de foi, tellement il ne sort ni chiffres ni preuves pour étayer ses dires.
Mais tout de même, plusieurs sympathisants conservateurs argumenteront, avec raison, que le gouvernement Harper a su travailler avec pragmatisme durant les cinq dernières années. Il est vrai que ce parti a parfois été capable de mettre ses idéologies de côté sur des dossiers importants (plan de relance, entre autre). Toutefois, est-ce que cela assure qu’il adoptera la même philosophie de gouvernance en territoire majoritaire?
En fait, supposant que l’objectif de Harper a toujours été de se chercher une majorité (ce que disent plusieurs analystes), est-il possible que toutes ces décisions plus modérées avaient pour objectif de rassurer la population, pour montrer qu’un gouvernement conservateur n’est pas si pire que ça, en espérant que les électeurs lui accordent leur plein confiance pour lui laisser, enfin, le champ libre? Rien ne nous prouve le contraire, et connaissant la grande intelligence des gens derrière ce parti, cela me semblerait logique.
Et remarquez un truc, ce qu’il martèle depuis le début, c’est qu’il veut former un gouvernement solide pour s’occuper de la priorité des Canadiens: l’économie. C’est un thème rassembleur, qui doit charmer bien des gens. Mais ne l’oublions pas, l’idéologie conservatrice, ce ne sont pas que des valeurs sociales, c’est aussi une vision économique très précise. Et en recevant un mandat clair de la population pour s’occuper de l’économie, un gouvernement conservateur majoritaire aura carte blanche pour gouverner de façon idéologique sur ce thème.
Ce qui peut impliquer quoi? Une baisse des taxes, une réduction de la taille de l’État, entraînant des coupures dans les services offerts. Déjà, le gouvernement prévoit couper des milliards dans les prochaines années dans les services publics, sans dire où exactement. On peut facilement imaginer que plusieurs décisions chères à l’idéologie conservatrice seront justifiées en sortant l’argument du mieux-être économique du pays: réduction de Radio-Canada (un service que les Conservateurs détestent ouvertement), fin des subventions publiques aux partis politiques, coupure dans les fonds versés à des évènements artistiques, etc. Il y aura toujours moyen de justifier de pareilles décisions en expliquant que c’était un mal nécessaire pour assurer la stabilité économique et l’assainissement des finances publiques.
Plusieurs s’en réjouiront, c’est ici le débat entre la gauche et la droite économique, mais je ne suis pas si convaincu que les canadiens sont tant “de droite”. Oui ils accordent une importance primordiale à l’économie, mais c’est surtout, à mon avis, parce que leur préoccupation première est leur qualité de vie. Une qualité de vie assurée, entre autre, par la santé économique du pays, mais aussi par tous les services offerts (assurance maladie, éducation à prix modique, garderies subventionnées), dont certains pourraient être menacés par un gouvernement conservateur majoritaire.
Je me résume: en utilisant son mandat majoritaire pour effectuer plusieurs coupes dans les services publics au nom de l’Économie, un gouvernement conservateur pourra ainsi faire avancer son agenda idéologique sans déroger de sa promesse électorale (l’économie), affectant ainsi les services reçus par les citoyens, qui eux croyaient pourtant que cela allait améliorer leurs conditions.
Je crois de plus en plus que si les conservateurs choisissent d’utiliser une grande formule simple pour résumer l’ensemble de leur philosophie, c’est qu’ils supposent que les détails effraieraient trop d’électeurs, toujours accrochés aux acquis de la société canadienne.
Et je doute qu’ils croient que leurs valeurs conservatrices soient réellement partagées par une majorité de citoyens à travers le pays, parce que si cela avait été le cas, ils auraient cherché à en faire la promotion haut et fort durant la campagne, du Pacifique à l’Atlantique, et non de concentrer leurs actions sur une trentaine de circonscriptions.