Incubateur extrême

2012
02.21

Il est largement reconnu que La course destination monde a été un laboratoire incomparable pour des jeunes talents qui sont devenus les cinéastes d’aujourd’hui, tout comme l’a été l’ONF quelques décennies plus tôt. Aujourd’hui, ce rôle d’incubateur pourrait probablement être attribué à l’industrie des films de sports extrêmes, en particulier les films de snowboard, skateboard, ski, et autre.

Pourquoi? Parce c’est un secteur qui comporte bien plus que l’avalanche d’images filmées par des caméras miniatures fixées à des casques que l’on peut visionner sur YouTube. On y retrouve depuis plusieurs années une foule de jeunes créateurs autodidactes et polyvalents qui débordent d’ingéniosité pour trouver un nouveau décor, un nouveau point de vue, un nouvel angle, un nouveau mouvement, pour nous montrer ce que l’on croit avoir déjà vu 100 fois.

On peut regarder ce secteur audio-visuel de haut, réservé aux jeunes trippeux, certainement pas aux grands artistes diront certains. Mais force est de constater que ces jeunes passionés d’image ont été parmi les premiers à adopter les nouvelles technologies abordables de montage et tournage en haute définition, pour montrer, avec peu de moyens, la prouesse visuelle dont ils sont capables. Ils sont passés maîtres dans l’art des gros-plans, de la profondeur de champ, du décadrage, des ralentis, de l’utilisation de la musique, des décadrages, de la retouche de couleur en post-prod, etc.

Et ceux qui réussissent à percer dans ce bassin contingenté se voit accorder des moyens impressionnants (hélicoptère, grues…) pour pousser leurs idées encore plus loin. Bien sûr, ce n’est pas que pour l’art, il y a toute une machine commerciale derrière ça. Les planchistes et les réalisateurs sont subventionnés par les grandes compagnies d’équipement, de vêtements et par Redbull, donc leurs films deviennent de grands messages publicitaires de haute qualité. Mais cela n’enlève rien à l’imagination et au grand sens de l’esthétisme dont ils font preuve, image après image, et qui permet à certains d’entre-eux de se faire remarquer pour devenir la relève dans le monde de la pub, de  la musique et même à Hollywood. Comme Spike Jonze, réalisateur doué de Being John Malkovich et Adaptation, de nombreux vidéoclips et publicités célèbres et de ce segment d’ouverture du film de skate Fully Flared :

Toutefois, il y a un désavantage à tout ce phénomène, je l’explique dans ma prochaine chronique.



Le champ de mine

2012
02.18

Résumons les faits.

Un professeur d’une école primaire de  Sorel-Tracy, pour la St-Valentin, montre à ses élèves une chanson d’Édith Piaf : L’hymne à l’amour.

La dernières phrase faisant référence à Dieu, il décide de ne pas l’inclure dans la chanson, parce qu’il n’a pas le goût d’aborder un sujet délicat.

Un parent offusqué y voit de la censure.

L’incident banal fait la manchette des journaux, roule en continu à RDI et LCN, devient question de ligne ouverte à travers la province, est débattu à l’assemblée nationale, et est entendu de l’autre côté de l’Atlantique.

Tout cela prouve 3 choses.

  1. Le manque hallucinant de pertinence que peuvent parfois avoir les chaînes d’information continues, quand elles se mettent à croire (et tentent de nous faire croire) que des sujets de ce type méritent autant d’importance et sont d’intérêt public. C’est probablement le piège d’avoir à remplir des heures de télévision par jour lorsqu’il y a peu de nouvelles: on en invente.
  2. Le flou total dans lequel naviguent bien des professeurs aujourd’hui. Bien sûr, l’idée de couper une phrase innocente d’un morceau d’anthologie de la chanson française est absurde. Mais le professeur n’y est pour rien; le climat actuel y est pour tout. L’enseignant a considéré que le sujet de cette phrase était potentiellement explosif, à une époque où accommodements raisonnables et laïcité dans les lieux publics sont patates chaudes pour politiciens, et appâts pour médias en tout genre (on vient quand même de porter la question du cours d’Éthique et culture religieuse en Cour suprême). Il a jugé qu’il éviterait ainsi le scandale. Il s’est trompé, il est tombé sur un parent zélé qui y a vu de quoi s’outrer, et a appelé les journalistes affamés. S’il avait laissé la phrase, il aurait aussi bien pu tomber sur un parent tout aussi zélé qui aurait jugé inadmissible d’enseigner cela aux jeunes, que cela va à l’encontre de la laïcité à l’école, et aurait appelé les journalistes affamés. Les enseignants ne savent plus, ne peuvent prévoir sur quel parent zélé ils vont tomber aujourd’hui, à l’ère où tout se règle par les médias. D’une manière ou d’une autre, il risquait de se faire ramasser. C’est ce qui lui est arrivé.
  3. Que les deux ministres provinciales qui se sont prononcées sur le sujet sont déconnextées du contexte délicat dans lequel travaillent les enseignants aujourd’hui. Leurs propos d’indignation et de dénonciation démontrent leur profonde incompréhension des véritables raisons qui ont mené à cette décision (à moins qu’elles soient bien conscientes de la situation, mais que le fait de le reconnaître les ferait pénétrer dans une zone de nuance qui n’est pas une stratégie gagnante en prévision d’une campagne électorale. Alors que virtuellement tout le monde s’insurge contre le geste de l’enseignant, mieux vaut se mettre à crier à son tour pour marquer des points politiques.) Seule la Commission scolaire, qui appuie l’enseignant, a pu reconnaître la complexité de la chose  (et est rabrouée pour l’avoir fait, d’ailleurs). Ce qu’elle dit: tant que les balises sur ces questions ne sont pas clairement définis, les profs marchent constamment sur des oeufs, et des décisions telles que celle prise pour la chanson de Piaf sont le résultat non pas d’un mot d’ordre demandant de cacher toute référence à Dieu, mais plutôt d’une confusion généralisée sur ce que l’on peut dire ou pas aux jeunes aujourd’hui, sans créer de tsunami dans l’opinion public.


Palmarès de bonheur

2011
12.15

« Pis, est-ce que c’était le plus beau jour de ta vie? » m’a demandé mon amie le lendemain de l’accouchement qui a officiellement fait de moi un père. « Entre ça et le jour de ton mariage? »

Une question que j’aurais facilement pu poser, mais qui est vachement plus difficile à répondre.

D’abord, parce qu’il faudrait bien que je prenne le temps d’y réfléchir pour ne pas répondre n’importe quoi. Repassons en mémoire la quantité de jours où j’ai passé des moments mémorables: il doit bien y avoir des journées dans mon enfance (et même dans mon âge adulte) où une visite dans un parc d’attraction de Disney m’a émerveillé au plus haut point, à moins que ce soit une journée de pouce au Mexique où la simplcité et la sincérité des nombreuses rencontres faites m’a empli d’une chaleur difficile à expliquer. Ou plutôt une simple journée passée à lire des livres et faire un feu de camp en forêt avec ma douce? Pas évident comme question, quels sont les critères d’évaluation?

Mais cette question est aussi difficile parce qu’un accouchement n’est pas nécessairement un événement heureux du début à la fin. Il y a de l’angoisse, de la douleur, de l’attente. Et au moment où le bébé se reposait, en pleine forme, sur la poitrine de ma douce, il y a évidemment le soulagement qui se mêle à la fatigue, mais ais-je été envahi d’une déferlante vague de joie infinie? Pas exactement.

Du bonheur, ça oui; un amour inconditionnel pour ce petit bout de chair aussi. Et cette phrase continuelle que je répétais dans ma tête pour comprendre le moment (et peut-être mieux l’apprécier) : « Je suis père, je suis père. Et ce petit coquillage rose devant moi, encore inconnu à mes yeux, n’est pas un bébé comme tous les autres que j’ai vu auparavant. C’est le mien. » Mais pas d’illumination céleste foudroyante qui me fait soudainement réaliser le sens de ma vie, comme on peut parfois s’y attendre à écouter les gens qui nous parlent de l’immense bonheur qui accompagne le fait d’être parent.

Je crois fondamentalement que la famille est probablement la chose qui peut nous combler le plus. Je crois également qu’Emmanuelle deviendra le trésor le plus précieux de ma vie, avec ses frère et sœurs qui arriveront peut-être un jour. Mais cet amour profond, cette douce extase, se construisent graduellement, dans les minutes, les jours et les mois qui suivent l’arrivée du bébé. Ils n’apparaissent pas soudainement au moment où le médecin la dépose entre nos bras et que nous sentons son odeur si unique. Et c’est probablement mieux ainsi.

Ce qui me fait repenser à la question de mon amie. Et je me demande…

Pourquoi chercher à toujours vivre les grandes émotions les plus fortes possibles. Pourquoi organiser nos évènements heureux en palmarès. Dans notre société de compétition, est-ce que même nos instants magiques doivent tenter de se surpasser entre eux? Si jamais l’accouchement n’est pas le plus beau jour de ma vie, cela en fait-il un petit échec? Cette logique ne favorise-t-elle pas les bonheurs éphémères d’une intensité inouïe au détriment de ceux, plus solides qui se bâtissent plus lentement? Et surtout, ce modèle de plaisir n’altère-t-il pas lentement tout ce qui nous entoure : les films qui sont produits, les textes que nous choisissons de lire, les relations amoureuses que nous recherchons?

Alors je réponds clairement à mon amie : le jour de mon mariage a été plus beau que celui de l’accouchement. Parce que tout y était en condensé : un endroit fabuleux en pleine nature, tous mes proches que j’aime tant réunis, mon amoureuse…

Mais la complicité quotidienne que j’entretiens avec ma douce me comble plus que la journée de mon mariage. Et je parie que l’aventure qui est débutée le 13 novembre dernier me fera entrevoir des moments de bonheur que je ne peux même pas encore imaginer.

Mais ça ne résume pas à une seule journée.



La dictature des études de marché

2011
12.05

J’évoquais, dans une chronique récente, l’absurdité des studios d’Hollywood lorsqu’ils choisissent de changer le titre d’un film (et ainsi de le dénaturer) pour des raisons de marketing, établies en fonction d’évaluations de marché et de sondage auprès de groupes cibles.

Je donnais l’exemple du prochain film John Carter. Un délicieux petit article indigné vient d’ailleurs d’être publié pour expliquer plus en détail les raisons du changement de nom de ce film de science-fiction. La situation est encore plus ridicule qu’on ne le croyait.

Le film, tout comme le roman d’origine, devait s’appeler « A Princess of Mars », un titre qui donnait l’idée du ton, du genre et de l’histoire à laquelle on pouvait s’attendre.

Mais pour éviter d’effrayer l’auditoire masculin (qui est allergique aux princesses et à tout ce qui s’y rapporte), on a décidé d’appeler l’oeuvre « John Carter of Mars ».

Mais pour éviter d’effrayer l’auditoire féminin (qui est allergique aux planètes et à tout ce qui s’y rapporte), on a décidé d’appeler l’oeuvre « John Carter ».

Un nouveau titre qui veut tout dire.

Vous remercierez les études de marché.



Intimidation en tons de gris

2011
12.03

Et voilà, encore une fois, pour une raison tragique, l’intimidation chez les jeunes est redevenu le temps de quelques jours LE sujet de l’heure. Les mêmes lignes ouvertes, les mêmes réflexions, les mêmes articles envahissent nos ondes, que ce soit lors de la fugue de David Fortin, des entrevues de Jasmin Roy, ou du suicide, cette semaine, de la jeune Marjorie Raymond. Cette répétition du débat (et de l’indignation), année après année, donne l’impression d’une redécouverte cyclique du problème, mais nous rappelle surtout que la situation ne s’améliore pas vraiment et on a beau débattre, le constat est identique dans les écoles.

Et les mêmes solutions sont alors proposées: il faut punir ceux qui intimident, il faut être à l’écoute des victimes, le personnel scolaire doit faire son travail. Or, il y a bien des choses qui ne sont pas dites dans ce dossier, des tabous franchement délicats que l’on entend peu, ou pas, dans les médias. Je précise tout de suite que les points que je vais expliquer ici ne s’appliquent pas à chaque cas d’intimidation, il ne faut pas tout généraliser.

Premièrement, ces histoires d’intimidation ne sont pas toujours (voir peut-être rarement) totalement blanche ou noire. Oui, les agissements des agresseurs doivent être dénoncés, mais le rôle des victimes dans ces situations doit être considéré aussi. C’est une phrase qui peut en faire réagir plusieurs, mais bien des victimes agissent de façon à ne pas aider leur cause. D’accord, plusieurs sont souffre-douleurs sans raisons, mais bien des jeunes et adolescents se « complaisent » dans ce rôle de victime; je ne veux pas dire ici qu’elles y trouvent plaisir, mais plutôt que c’est le seul rôle qu’elles savent jouer, et une des seules manières qu’elles connaissent pour attirer l’attention (un besoin que nous avons tous). Ceci n’aide pas à l’amélioration de leur situation et encourage même le comportement des agresseurs. Cela ne signifie absolument pas qu’ils sont entièrement responsables de leur malheur, mais que la solution ne doit pas passer uniquement par la punition des agresseurs, mais aussi par l’accompagnement des victimes à mieux s’outiller pour faire face à ces attaques vicieuses. Pour qu’elles apprennent à renforcer leur carapace, pour qu’elles apprennent à ne plus se réfugier dans la même attitude affligée. Parce que même si le milieu scolaire est parfois particulièrement impitoyable, les attaques ne sont pas inexistantes dans le monde des adultes, et ils doivent apprendre un jour ou l’autre à y faire face eux-mêmes, puisqu’ils n’y aura pas toujours quelqu’un pour punir les agresseurs. Et l’attitude de la personne visée par des actes d’intimidation peut souvent faire toute la différence.

Il y a des jeunes qui sont pleurnichards, qui croient que chaque fois qu’une personne les accroche dans la cour d’école est une offense personnelle et vont rapporter chaque petits incidents, même mineurs, aux adultes. Des jeunes qui auront tendance à tout dramatiser et ainsi participer, inconsciemment, à la création de leur propre malheur, puisque leurs délations constantes leur donne une image de faiblesse dont profiteront leurs agresseurs potentiels.

Je pense entre autre à une vidéo de la Fondation Jasmin Roy (fondation qui fait un travail de sensibilisation tout à fait nécessaire, soit dit en passant). Cette vidéo montre le témoignage d’une jeune fille qui raconte tout ce dont elle a été victime, à quel point l’école n’a pas été à son écoute et a osé dire (horreur) que c’était elle qui provoquait les autres, au point de la suspendre, ce que dénonce l’adolescente bien sûr. Je ne connais pas cette fille personnellement, donc je ne peux porter aucun jugement crédible sur son histoire, mais je vais vous parler de l’impression que son témoignage m’a laissé, et du type de personnalité qu’elle peut représenter. J’ai eu un malaise en regardant cette vidéo, un sentiment qui a été partagé par d’autres qui l’ont vu. Un malaise, parce que je trouvais que la fille avait pas mal d’aisance (une fierté, presque) à raconter son histoire, avec des termes sensationnalistes, comme un discours bien répété pour démontrer à qui veut l’entendre qu’elle a bien souffert et que personne n’a voulu l’aider. En rajoute-t-elle? Amplifie-t-elle la réalité? Cherche-t-elle, inconsciemment, à créer de la sympathie à son égard? Peut-être, je n’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des jeunes qui vont parfois provoquer, mettre de l’huile sur le feu sans s’en rendre compte et ensuite accourir devant adultes, parents ou médias pour accuser les autres de tous les torts. C’est PEUT-ÊTRE le cas ici. Parce qu’à moins que la direction de son école soit particulièrement incompétente, je trouve surprenant que la jeune ait été suspendue pour avoir été intimidée et qu’on ait refusé un billet du médecin sans aucune raison. Peut-être ont-ils une autre version de ce qui s’est passé, que ni elle, ni ses parents (qui ne cherchent qu’à protéger leur enfant, ce qui est tout à fait naturel) ne sont prêts à entendre, et qui apporte beaucoup de nuances à toute son histoire. Peut-être est-elle effectivement, comme son école semble le croire, en partie responsable de ce qui lui arrive, aussi cruel que cela puisse paraître à dire. Les situations d’intimidation ne sont pas toujours autant noires ou blanches qu’on pourrait  croire et il faut faire attention à ne pas nécessairement croire tout ce que les jeunes disent. (en passant ce n’est pas parce qu’un jeune participe à la création de son malheur que sa détresse est moins réelle, c’est seulement qu’il faut l’inclure d’avantage dans le processus de résolution de conflit)

De plus, nous entendons dans les médias des portes-paroles, des victimes, des spécialistes, des intervenants, mais je trouve qu’il manque cruellement une voix dans ce débat: celles des « intimideurs » eux-mêmes (à l’exception de ceci). Je suppose que les agresseurs d’aujourd’hui ne vont pas s’afficher en public, mais le point de vue des jeunes adultes qui intimidaient d’autres jeunes de leur âge il y a quelques années (et qui aujourd’hui ne sont peut-être pas fiers de leurs gestes) seraient extrêmement pertinent. Pour faire comprendre que ceux qui intimident ne sont pas nécessairement des monstres, qu’ils sont souvent des jeunes comme bien des autres, issues de familles tout à fait normales. Ça nous permettrait de comprendre quels sont les pulsions qui les poussent à poser de tels gestes, que c’est souvent leur propre insécurité qui les emmène à tenter de intimider les autres part tous les moyens. Comprendre les motivations des intimideurs nous permettra de mieux intervenir auprès d’eux.

Et il faut comprendre également que l’intimidation, c’est un peu une espèce d’excroissance toxique d’un climat déjà bien présent à l’école. Depuis longtemps, les jeunes se chamaillent, se taquinent. Les filles, seules ou en groupe, se comparent et peuvent critiquer ou bitcher les autres aux quotidiens, les gars eux cherchent à prouver qu’ils sont plus forts dans un climat de compétition parfois malsain. Cette ambiance est presque encouragée par la société, surtout par les médias, avec toutes les télé-réalité où les insultes entre concurrents fusent de toute part et les idoles de jeunesse (personnages fictifs ou artistes réels) qui valorisent la capacité d’envoyer promener les autres de façon spectaculaire. C’est cette attitude que les jeunes recréent à l’école ou sur les réseaux sociaux, et parfois ça déborde. Parfois, dans la course au dernier mot, un ado va commencer à tenir des propos vraiment dégueulasses. Parfois, un autre va être particulièrement blessé par des paroles qui pourtant n’affligent pas les autres jeunes. Et ainsi naît souvent l’intimidation, qui est tout à fait inacceptable, mais où tracer la ligne? À quel moment est-ce que les compétitions personnelles et les jugements quotidiens, deviennent odieux? Le travail du personnel scolaire, qui doit faire la part des choses, n’est pas évident.

Parlons-en d’ailleurs. La solution, pour plusieurs, serait que les enseignants assurent un meilleur suivi et soient plus à l’écoute de ce qui se passe dans les corridors pour punir les intimideurs. Jolie idée, mais pour le côté réaliste, on repassera. D’abord, les profs n’en ont tout simplement pas le temps. Préparer leur cours et garder la discipline dans leur classe les occupe déjà amplement, on ne peut leur demander également de remplir des fonctions de psychoéducateurs entre les cours et sur les heures de dîner. Un tel travail de prévention et de surveillance pourrait effectivement se faire, mais pour cela il faut des moyens et du personnel, comme des éducateurs spécialisés, qui auraient le temps de suivre les jeunes durant les récréations ou dans les corridors, et qui auraient le mandat de surveiller les dynamiques interpersonnelles entre les jeunes. Mais ça demanderait plus de personnel, donc plus d’investissements dans le système d’éducation. Serions-nous prêts, en tant que société, à payer un peu plus pour assainir le climat dans les écoles? Pas sûr.

Mais encore, même si on trouvait le moyen de s’offrir les ressources nécessaires pour surveiller le problème adéquatement dans les écoles, quelles seront les directives? Comme je l’ai mentionné, les insultes et le « bitchage » ne sont pas exceptionnels dans les milieux scolaires. À quel moment devons-nous les sanctionner? Devons-nous tout interdire? Est-ce possible d’ailleurs? Et que doivent faire les membres du personnel lorsqu’un jeune se dit victime d’intimidation, lorsqu’ils savent fort bien que son attitude a participé à créer la situation dans laquelle il se trouve?

Rajouter d’avantage d’employés qui sauront prévenir en interagissant d’avantage avec les jeunes ne sera pas suffisant. Il faudra d’abord s’asseoir longuement pour réfléchir aux multiples scénarios possibles et aux marches à suivre, complexes, dans chacun des cas. Il n’y a pas qu’un seul « pattern » d’intimidation. Et il n’est pas noir ou blanc.

La grande attention qu’ont porté les médias sur l’intimidation cette semaine et dans la dernière année est importante puisqu’elle a permis de dénoncer une problématique inquiétante. Mais si nous tenons à résoudre efficacement le problème, il faudra d’abord l’aborder et le présenter avec toutes ses nuances et ses complexités, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui, puisque le réflexe d’une majorité est encore d’affirmer « que ce qui se passe est dégueulasse et qu’il faut punir les agresseurs pour que ça arrête ». Cela relève de la pensée magique.



Reculer de quelques cases

2011
11.30

Tout d’un coup, les médias se sont intéressés au sort d’une réserve autochtone, Attawapiscat, en Ontario, puisque la Croix-Rouge y est débarqué à cause de la crise du logement qui y sévit, et de l’hiver qui approche à grand pas alors que des centaines de personnes vivent sous des tentes.

Le gouvernement fédéral, qui ne comprend pas comment la communauté a dépensé les millions qu’elle a reçus au cours des dernières années, a décidé de mettre la communauté sous tutelle, « pour s’assurer que les besoins de la communauté soient considérés » (c’est une formulation insultante, qui insinue que le conseil n’avait pas à coeur le bien être de sa communauté, mais bon passons…).

Que cette mesure sévère soit justifiée ou pas, elle a pour effet de saccager une bonne partie des efforts effectués depuis des années par des milliers d’autochtones qui tentent de prouver au gouvernement, mais surtout au reste de la population du pays, qu’ils sont capables d’assurer une bonne gouvernance de leurs communautés.

Dans cet éternel jeux de serpent et échelle où les autochtones tentent tant bien que mal d’avancer en améliorer leur image auprès des non-autochtones, j’ai peur qu’ils viennent de tomber sur un bon serpent qui vient tout juste de les faire reculer de quelques cases. On vient de revenir au symbole, désolant, des indiens irresponsables qui sont incapable de s’occuper d’eux-mêmes sans la présence, paternelle, des autorités blanches.



L’audace nivelée

2011
11.26

Encore une fois, un petit chapitre pour vous montrer à quel point les réflexes sont devenus tordus dans les grands studios d’Hollywood.

D’abord, regardez la bande-annonce de Hugo, de Martin Scorsese, paru sur les écrans cette semaine. (Pour la petite histoire, le film est basé sur le livre jeunesse The Invention of Hugo Cabret, écrit par Bryan Selznick. Pourquoi ne pas avoir garder le titre original de l’oeuvre? Le film devait s’appeler Hugo Cabret, mais les tests auprès des « focus groups » ont montré aux dirigeants de studio que Hugo était plus vendeur. C’est punché. Même si ça veut presque rien dire, même si c’est bien moins indicateur que le titre du bouquin. Le processus a été similaire avec le film inspiré des romans John Carter of Mars, que Disney doit sortir en mars prochain. Le titre officiel: John Carter. Plus efficace, plus vendeur selon les sondages, même si ce titre pourrait être celui d’un film de policiers ou une comédie avec Tom Hanks, et non une aventure de science-fiction. Dernier exemple du genre: Harry Potter and the Philosopher’s Stone, titre original du premier tome de la série de J.K. Rowling et du premier film partout dans le monde sauf aux États-Unis, où il a été rebaptisé Harry Potter and the Sorcerer’s Stone. Parce que le mot « philosophe », voyez-vous, ça fait fuir le public américain. Fin de la parenthèse)

Regardez la bande-annonce, donc…

Donc, un joli conte familial classique, rempli de magie et de bons sentiments, un spectacle grandiose, en 3D, de Martin Scorsese, qui nous présente ici l’oeuvre la plus « grand public » de sa filmographie.

Mais, c’est la fin de semaine du Thanksgiving aux États-Unis, période faste aux guichets, et il y a deux autres films familiaux qui ont pris l’affiche pour l’occasion : Arthur Christmas (film d’animation en 3D sur une vision moderne du Père Noël avec plein d’équipes de commandos de lutins mignons) et The Muppets (le retour des marionnettes tant adorées, avec une foule d’apparitions de célébrités). On ne jugera pas ici de la qualité et de l’originalité de ces trois oeuvres, elles ont toutes reçues d’excellentes critiques.

Mais j’attire votre attention sur cet article du site Box Office Mojo (une référence pour suivre les recettes des films). Au quatrième paragraphe, on y apprend que Hugo ne sortira que dans 1 277 salles en Amérique du Nord, ce qui est assez modeste pour un film de grand studio. C’est presque trois fois moins que pour les deux autres films de la fin de semaine. Pourquoi si peu de salle? C’est que Paramount Pictutres serait consciente du défi commercial que ce film représente, consciente que parmi les trois nouveaux films, Hugo est de loin le moins « mainstream », bref, le plus périlleux à vendre.

Pourquoi? Parce que, je cite, c’est l’histoire d’un « garçon qui vit dans les coulisse d’une gare de Paris. » Voilà la réponse.

Racontez un récit qui se déroule ailleurs qu’aux États-Unis, avec un jeune démuni (donc qui n’a ni iPod, ni cellulaire, ni d’habits à la mode), et vous vous retrouvez avec une oeuvre audacieuse. Charles Dickens, c’est de l’underground.

On est rendu là.



La dernière injustice

2011
11.22

Le débat sur la décriminalisation de l’euthanasie a été relancée il y a quelques jours par un rapport de la Société royale du Canada. Je ne rajouterai mon opinion personnelle dans l’arêne, mais je permets cette observation: au travers des différentes opinions sur la question, plusieurs s’entendent pour dire qu’il serait correct que des personnes adultes, conscientes, aptes à prendre une décision et atteintes d’une maladie incurable et/ou dégénérative puissent décider du moment de leur mort. En fait, l’argument de ceux qui s’opposent à une décriminalisation, c’est que cela ouvrirait la porte aux dérapages malheureux: personnes âgées poussés à terminer leurs vies par des proches trop pressés, la délicate question des personnes « inaptes » (santé mentale, enfants…), etc.

Bref, ce n’est pas pour le coeur du projet, son noyau dur, qu’on s’y oppose; c’est pour ses notes de bas de page, les exceptions et ses possibles effets secondaires néfastes.

J’avoue ne pas avoir les connaissance requises pour comparer avec justesse les retombées positives versus les conséquences, mais il faut avouer que les adultes, conscients, aptes à prendre une décision et atteints d’une maladie incurable et/ou dégénérative doivent se sentir victimes d’une jolie injustice.

« On n’a rien contre le fait que vous choisissiez de vous enlever la vie, c’est tout à fait légitime, mais vous comprenez, si on vous le permet, cela devient difficile à gérer pour les autres. »

Je suppose que lorsqu’on souffre, que la fin est proche et qu’on veut juste que ça se passe bien, on a peut-être moins la conscience des autres, ou de la gestion en macro, et cet argument doit donc être assez chiant à recevoir.



La force que je n’ai pas

2011
11.11

Je ne crois pas que j’aurais eu ce courage.

Je ne peux en être convaincu, puisque je n’ai pas vécu l’époque, la situation qu’eux ont connu. Peut-être que ça aurait été différent si j’avais été dans le même contexte social et que j’avais expérimenté la lourde réalité d’une guerre, mais j’en doute. Et je suppose que la majorité des gens autour de moi n’auraient pas eu autant de couilles non plus.

Prendre les armes et partir au front pour défendre ma femme, mes futurs enfants, mes frères et soeurs, ma famille, mes proches, les enfants du voisin, mon quartier, mon pays au complet, pour leur assurer un futur heureux que je n’aurai peut-être pas la chance de voir? Pas capable.

C’est sûr que quand on part pour la guerre, on croit que l’on va revenir, du moins on l’espère. Mais on doit être bien conscient que notre survie n’est pas assurée, et il y en a quand même qui y vont, allant risquer leur vie pour s’assurer que les autres vivent en paix. S’investir, risquer de se sacrifier pour un « greater good » qu’on ne connaîtra peut-être pas? Par égoïsme, je crois que j’ai trop le goût de vivre ma vie et profiter de ses plaisirs pour la sacrifier pour les autres. Et je n’en suis pas nécessairement fier.

Bien sûr, de tous les temps, il y a d’autres raisons moins nobles qui poussent des hommes et femmes à décider de s’enrôler (quand ils n’y sont pas obligés): la propagande pour des raisons politiques et économiques, l’esprit guerrier malsain. Mais parmi tous ceux dont nous nous souvenons aujourd’hui, plusieurs ont été motivés par ce (grand) désir de faire leur part pour assurer l’amélioration du monde, en acceptant d’accorder plus d’importance à leur entourage qu’à eux-mêmes.

Ils méritent notre respect.



Le point tournant

2011
11.07

Il y a quelques jours, nous avions l’impression que le moment était arrivé, ça y est, ça s’en vient. C’était un feeling.

Puis, ma blonde a vu son obstétricienne. Aucunement dilatée, le col est au beau fixe. Depuis, le momentum est passé. On attend, on fait notre routine, on oublie presque que c’est proche.

Dans le cours de la vie de la plupart des gens, la naissance d’un premier enfant est probablement l’un des moments les plus importants, un de ceux qui changent le plus le cours des choses. Il y a clairement un avant et un après.  Bien sûr, le fait d’avoir un enfant ne nous empêche de pas de vivre la vie et pratiquer les activités que nous avions lorsque nous étions deux, mais la dynamique change considérablement. On devient parent, dorénavant une personne dépendra de nous constamment, et cet état n’est pas éphémère.

Et ce que cet événement a de particulier, c’est que la majorité des autres grands de moments d’une vie arrivent à un moment précis connu d’avance. Que ce soit une célébration, un mariage ou un voyage, on sait combien de temps, de dodos, il nous reste avant que l’on passe à un autre mode. Pas dans le cas d’une naissance. Bien sûr, il y a un compte-à-rebours qui existe quelque part dans les hormones de ma conjointe, mais nous ne pouvons tout simplement pas savoir quand cela surviendra.

Alors on attend.

On met les valises dans le char. On fait de la bouffe pour congeler. On termine de temps en temps de petits détails de décoration dans le chambre du poupon. Bref, petite routine, au quotidien, sans savoir si aujourd’hui sera notre dernier moment de « vie normale » à deux. On aurait beau tenter prévoir, pour savourer nos derniers instants communs, on ne le saura jamais. Chaque jour qui se lève peut se terminer avec un bébé dans nos bras. Que ce soit de semaine, de week-end, de jour ou de nuit, le grand moment est capricieux et décidera d’arriver quand bon lui semblera, sans aucun égard à ce que l’on prévoyait (je lui soupçonne même d’être coquin et de survenir au moment ou on s’y attendra le moins, ou lorsqu’on aura la tête ailleurs).

À une époque où presque tout est prévu et planifié, la nature a toujours le moyen de nous rappeler que dans ce qui est le plus fondamental, elle a généralement le dernier mot.